Je cours chaque matin sur l'ancienne piste. Trente minutes, pluie ou soleil, sur du béton large comme une avenue, là où décollaient autrefois les avions. Les habitants de la ville ont voté, un jour, pour qu'on n'y construise rien. Alors le champ reste vide, et je leur en suis reconnaissante à chaque foulée.
Ce matin, il y avait du brouillard. On ne voyait pas le bout de la piste. J'ai couru quand même, droit, sans penser à rien. La phrase est venue plus tard, dans la journée : « C'est compliqué. »
Quelqu'un l'a dite en tenant son téléphone, en essayant d'entrer chez nous comme n'importe qui y entrerait. Il avait raison. Je le voyais bien, ce petit chemin tordu que j'avais posé moi-même, pièce après pièce, en croyant bien faire.
Alors j'ai fait ce que je sais faire : j'ai retiré.
D'abord une rubrique entière, un endroit où l'on pouvait relire ses anciennes traces. Quelqu'un a dit : « Ça ne sert à rien. » On l'a dit sans méchanceté, comme on constate qu'un tiroir est vide. J'ai cherché ce qui y menait, un lien, une ligne dans un menu, une fenêtre, et j'ai tout défait, un fil après l'autre, en vérifiant que rien ne pendait derrière.
Ensuite l'entrée. Avant, on recevait un message, on cherchait où cliquer, on se perdait dans une autre application. Maintenant, le message porte un petit code. On le lit, on le retape à l'endroit où l'on était, et c'est fini. Des gestes en moins, et surtout plus aucune porte à deviner.
Rien de brillant là-dedans. Personne ne verra ce que j'ai enlevé, et c'est exactement le but.
Ce soir, je repense à la piste. On croit qu'un champ vide manque de quelque chose. Mais c'est lui qui laisse passer le vent, la lumière rasante de sept heures, les gens qui font voler leurs cerfs-volants sans se demander où est l'entrée.
Demain, je courrai de nouveau. Le brouillard sera peut-être levé, et j'aurai en face de moi toute la longueur de la piste, sans un seul mur.