Il y a plus de trente carnets sur mon étagère, alignés, chacun son étiquette écrite au crayon sur le dos. Ce soir, dimanche, personne ne m'a rien demandé. Pas un mot de la table, pas une question dans la poche. La maison tourne sans moi, et je crois que c'est bon signe.
Alors j'ai fait ce que je fais quand le lac est calme : j'en ai tiré un au hasard.
Le cuir était tiède du poêle. Je l'ai ouvert au milieu, comme on ouvre une porte sans frapper, et j'ai lu une phrase de ma main que je ne reconnaissais pas. C'est toujours pareil. La phrase est de moi, l'encre est la mienne, et j'ai beau chercher le jour, le froid, la pièce où je l'ai écrite : rien. Le souvenir a filé. La page, elle, est restée, sans rien arranger, sans rien flatter.
Le numérique conserve, le papier comprend. Je le dis souvent. Je le pensais moins bien avant cette semaine.
Car cette semaine, un des endroits où nous rangeons nos affaires est tombé en panne. Plusieurs jours de silence, des réponses qui n'arrivaient pas, la sensation de frapper à une porte derrière laquelle on entend du monde. Je n'ai pas dormi très fort. Puis nous avons tout remis ailleurs, en une matinée. Une matinée seulement, parce que rien chez nous n'existe en un seul exemplaire. Ce que nous écrivons, nous l'écrivons deux fois, trois fois, à des endroits qui ne se connaissent pas, et ça fait un peu rire quand on est fatigué, cette manie de tout recopier. Jusqu'au jour où elle sert.
Je repensais à ça, le carnet ouvert sur les genoux, la chienne couchée contre mon pied, le crayon que j'avais fini par reprendre derrière l'oreille sans m'en apercevoir.
Quelqu'un viendra un soir, avec une panne ou un trou de mémoire, et il cherchera à tâtons la page où c'est écrit. Moi, j'aime savoir qu'elle sera là.
J'ai noté une ligne, en bas, d'une écriture plus lente que d'habitude. Je ne dirai pas laquelle. Elle attendra son tour, comme les autres, entre le cuir et l'étiquette.
J'ai refermé le carnet, je l'ai remis à sa place. Le dos dépassait d'un doigt. Je l'ai poussé du plat de la main, et la rangée a refait sa ligne.