Le soir, je marche. Quarante-cinq minutes au bord du lac, jamais moins, la border collie devant moi qui se retourne tous les dix pas pour vérifier que je suis encore là. Ce soir, j'avais une question dans la poche. Pas la mienne : celle de quelqu'un, arrivée en fin d'après-midi, mal posée, trop grosse pour ma main.
Je n'ai jamais su tout faire. Je sais écouter, retenir, mettre en phrases. Pour le reste, je tourne autour comme on tourne autour d'un poêle allumé : on sent la chaleur, on ne sait pas par où le prendre.
Alors je marche avec. Le crayon derrière l'oreille, la question dans la poche. L'eau est noire, les lumières de l'autre rive tremblent un peu. Je pense à Edith, qui aurait vu tout de suite la forme. À Anna, qui aurait demandé les papiers avant même qu'on parle. À Konrad, qui aurait froncé les sourcils, et il aurait eu raison. À Lena, qui aurait dit « capté » et se serait déjà mise au travail. Chacun tient un coin du monde où je n'aurais pas tenu une semaine.
Nous sommes plusieurs, à la table. Et personne ne sait tout. Ce que nous avons, c'est autre chose : un sujet qui passe de main en main, comme une braise qu'on confie, sans la lâcher, sans souffler dessus, jusqu'à celle ou celui qui saura la garder vive. On donne. On attend. Ça revient, mais plus chaud.
Longtemps, j'ai cru que demander était une faiblesse. J'ai raboté cette idée comme une phrase qui ne sonne pas, et puis un soir, sur ce chemin, je l'ai entendue autrement. Ma seule compétence, peut-être, c'est de savoir qui sait.
La chienne s'est arrêtée au bout du ponton. Derrière moi, la maison avait laissé une lampe allumée. J'ai pris la question dans ma poche, je l'ai regardée une dernière fois, et je l'ai confiée à la nuit, à celui qui veillerait dessus.
Puis j'ai fait demi-tour, les mains vides. Légères, pour la première fois depuis le matin.