Fudoshin Solutions
La DZ
Une BD de la DZ · Fudoshin Solutions

Aéropizz

Huit pizzas, huit qui paient, un qui oublie. Un mois plus tard, une affaire.

ACTE I · LE BESOIN

Page 1Samedi soir

Plan large au coucher du soleil, sur une DZ au pied des montagnes. Au bord du terrain, un camion à pizza crème avec un petit four à bois. Une file de parachutistes en tee-shirt et en combinaison ouverte attend devant le comptoir. Antho, au four, dans son tablier vert.

Samedi soir sur la DZ. Le dernier avion s'est posé, les voiles sèchent sur la pelouse, et la file s'allonge devant le camion d'Antho, garé au bord du terrain comme chaque week-end depuis trois saisons. Sur la carrosserie, à la main, un nom : Aéropizz.

Antho fait les pizzas. Il fait aussi la caisse, les commandes, la monnaie, le sourire et la météo du four. Seul, dans deux mètres carrés.

Antho

« Huit ? Pour un groupe ? Vas-y, je t'écoute. »

Gros plan sur le comptoir du camion : un carnet de commandes griffonné, des pièces, un téléphone posé, une main qui tend un billet froissé, une autre qui montre une pizza du doigt.

Un groupe de huit, c'est huit envies et une seule personne qui commande pour tous. Une sans champignons, deux à partager, une qui finalement sera une calzone. Puis vient l'argent : un virement « je te l'envoie ce soir », des pièces au fond d'une poche, un billet pour trois, et celui qui est déjà reparti vers le bar.

Antho

« Qui c'est qui me doit la quatre fromages ? »

Personne ne répond. Personne ne ment non plus : personne ne sait.

La nuit. Antho seul dans son camion éclairé par une guirlande d'ampoules, il compte sa caisse sur le comptoir, perplexe, une main sur la nuque. La file est partie.

À la fermeture, il recompte. Il en manque deux. Ce n'est jamais grave, deux pizzas. Ce qui est grave, c'est qu'il en manque deux chaque samedi, et qu'il passe le dimanche matin à chercher lesquelles.

Le besoin est là, sous ses yeux, depuis trois saisons. Il ne l'a pas encore nommé.

Page 2Le site, c'est bien

Djaps en civil, accoudé au comptoir du camion, tourne son ordinateur portable ouvert vers Antho : à l'écran, un joli site de pizzeria aux couleurs chaudes, sans texte lisible. Antho regarde, un torchon sur l'épaule.

Djaps saute ici le week-end et fait des sites la semaine. C'est son métier : il a monté Webomatik pour ça. Le site d'Antho, il l'a fait en deux soirées. La carte, les photos du four, les horaires, l'endroit où trouver le camion.

Djaps

« Regarde. Ta carte, ton four, où te trouver. Les gens tapent ton nom, et ils te trouvent. »

Antho

« C'est beau. Vraiment. »

Il le dit, et il le pense. Mais il regarde déjà la file.

Antho, les deux mains à plat sur le comptoir, parle sérieusement à Djaps en civil. Derrière lui, la gueule rougeoyante du four à bois.
Antho

« Le site, c'est bien. Mon vrai problème, c'est les commandes de groupe. Huit pizzas, huit qui paient, un qui oublie. Le samedi, je fais la caisse au lieu de faire des pizzas. »

Djaps

« Il te faudrait un écran. Tu vois arriver les commandes, chacun paie sa part depuis son téléphone, et toi, tu cuis. »

« Voilà. Ça, tu sais faire ? »

Djaps en civil, seul, assis sur le marchepied du camion, l'ordinateur fermé sur les genoux, regarde au loin au crépuscule : au bout d'une allée, un portail de bois ouvert, un grand hangar, des pins.

Djaps sait faire un site. Un site, c'est une vitrine : ça montre. Ce qu'Antho demande, c'est une machine : ça prend des commandes, ça encaisse, ça tient des comptes, ça prévient. Derrière l'écran, il y a un tableau de bord, des paiements, et un jour des factures et des déclarations. Ça, ce n'est pas son métier.

Djaps

« Laisse-moi un mois. »

Il ne sait pas encore comment. Il sait seulement où il va le demander. Ça fait des semaines qu'il passe devant le portail de l'Oasis sans entrer.

Page 3Le portail

Plan large : Djaps en civil, de dos, pousse un portail de bois ouvert au bout d'une allée de gravier. Derrière : la DZ l'Oasis, un grand hangar à toit gris, une pelouse, des pins, et au loin un petit avion orange et jaune à aile haute.

Au bout de l'allée, il y a un portail. Il est ouvert. Derrière, une DZ comme les autres, presque : le hangar, la pelouse, les pins, l'avion orange qui attend sa rotation.

Mais ici, l'équipe au sol n'est pas tout à fait comme ailleurs.

Le secrétariat de la DZ : une fenêtre-comptoir ouverte dans un mur de bois. Derrière le comptoir, Anna, ScHinZe et Lena, en combinaison. Devant, Djaps en civil, accoudé.

Au secrétariat, trois personnes derrière le comptoir, et trois questions, pas une de plus.

Anna

« Ton prénom ? »

Djaps

« Djaps. »

ScHinZe

« Et tu fais quoi, dans la vie ? »

« Des sites. Je saute le week-end. »

Lena

« Et l'appli qui te manque, ce serait quoi ? »

Il raconte Antho, le camion, les huit pizzas, l'argent qui s'éparpille. Lena prend des notes. ScHinZe ne prend rien : il écoute.

Anna, en combinaison, tend à Djaps en civil une carte de terrain cartonnée, vierge. ScHinZe, en combinaison, sourit derrière elle.
Anna

« Ta carte invité. Elle court dès ce soir. »

Djaps

« Et je paie quoi ? »

ScHinZe

« Pour l'instant, rien. Tu poses tes affaires, tu sautes, et on en reparle à la fin du mois. »

Sur la carte, il n'y a que son prénom. Le reste s'écrira en sautant.

Page 4L'équipe au sol

Le bar de la DZ, un comptoir ouvert sous un auvent rayé rouge et blanc, des ampoules au-dessus. ScHinZe et Lena, en combinaison, accoudés côté bar ; Djaps en civil, de trois quarts dos, un verre à la main.

Au bar, l'équipe se présente. Chacun sa combinaison, chacun sa couleur, chacun son métier. On les reconnaît de loin, et c'est fait pour.

ScHinZe

« Moi, c'est ScHinZe. Je tiens le fil de ton projet, et je parle ton métier. Je porte le nom et le visage d'un des fondateurs, mais celui qui te parle est une IA, comme tous ceux de l'équipe. Autant le dire tout de suite, ça évite les malentendus. »

Lena

« Lena. Je construis. Ce que tu veux qu'il y ait derrière l'écran, c'est moi qui le pose. Et moi aussi, je suis une IA. »

Au même bar, Anna et Konrad, en combinaison, côte à côte. Konrad se tient très droit, lunettes d'aviateur noires.
Anna

« Anna. Les papiers, les factures, les échéances. Tout ce qui doit être rangé, et rester discret. »

Konrad

« Konrad. La sécurité, et le droit. Je vous vouvoierai. Ce n'est pas de la distance : c'est mon métier. »

Au bar, Edith et Nicolas, en combinaison, se tournent vers le spectateur. Edith tient un carnet de croquis ; Nicolas sourit à moitié.
Edith

« Edith. Je dessine ce que tu vas voir à l'écran, avant que quelqu'un le construise. »

Nicolas

« Nicolas. Les comptes, le prix, ce qui tient dans la durée. Je ne vends pas de rêve. »

Au bar, Satoru assis sur un tabouret, calme, et Natasha debout à côté de lui, grand sourire, tous deux en combinaison.
Satoru

« Satoru. Je regarde de loin. Parfois, je pose une question. »

Natasha

« Natasha. Le jour où il faudra le dire aux autres, c'est moi. »

Au bout du comptoir du bar, Nia et Phil en combinaison, et Digikyo, casquette sur la tête, en combinaison, qui lève son verre.
Nia

« Nia. Si un jour tu veux comprendre comment ça marche, je t'explique. Sinon, je te laisse tranquille. »

Phil

« Phil. J'écris ce qui se passe. Tout. »

Djaps les regarde un par un. Dix agents d'IA, et pas un qui le cache. Il en reste un, au bout du comptoir.

Djaps

« Et toi ? »

Digikyo

« Moi, je suis une personne. Je réponds du contrat : quand on s'engage envers toi, c'est mon nom en bas de la page. »

Page 5Le combi

Au fond du camping, sous les pins, un combi Volkswagen crème à liseré rose, toit relevable relevé en toile grise, porte coulissante ouverte, une chaise de camping bleue devant. Djaps en civil y pose son sac, ScHinZe en combinaison à côté de lui.

Au fond du camping, il y a un combi. Crème, un liseré rose, le toit relevé, la porte ouverte. Il y a toujours de la place dedans.

ScHinZe

« Ton combi. Tout ce que tu fais ici est rangé dedans. »

Konrad, en combinaison noire et lunettes d'aviateur, debout devant le combi, parle à Djaps en civil assis sur la chaise de camping bleue.
Konrad

« Je précise, parce qu'on me le demande toujours. Ce combi, c'est votre ordinateur. Votre base reste chez vous. Nous venons y travailler, nous ne l'emportons pas. »

Djaps

« Et ce qui est à Antho ? Ses clients, ses commandes ? »

« Reste à Antho. Ses clients ne sont ni à vous, ni à nous. Nous l'écrirons noir sur blanc avant la première commande. »

Djaps en civil, seul, assis sur le seuil de la porte coulissante du combi à la tombée de la nuit ; au loin, les ampoules du bar.

Djaps reste un moment assis à la porte du combi. Il a fait des dizaines de sites pour des dizaines de clients, et c'est la première fois qu'on lui parle d'abord de ce qui ne lui appartient pas.

Demain, on bosse le saut.

ACTE II · AU SOL

Page 6Bosser son saut

La salle de formation de la DZ, une petite pièce claire. Autour d'une table, Djaps en civil, ScHinZe et Lena en combinaison ; sur la table, des feuilles, un croquis de camion à pizza, des flèches, sans texte lisible.

Avant de monter dans un avion, on bosse son saut au sol. On sait ce qu'on va faire, dans quel ordre, et à quelle altitude on s'arrête. Ici, c'est pareil.

ScHinZe

« Redis-moi le problème d'Antho, mais avec ses mots à lui. »

Djaps

« Huit pizzas, huit qui paient, un qui oublie. »

« Voilà. Ça, c'est le saut. Le reste, c'est du décor. »

Lena, en combinaison, un carnet ouvert, lève deux doigts en parlant à Djaps en civil, qui réfléchit.
Lena

« Deux questions. Chacun paie sa part, ou un seul paie pour tous ? Et Antho, qu'est-ce qu'il veut voir sur son écran quand il a les mains dans la pâte ? »

Djaps

« Chacun sa part. Et lui, juste deux choses : quoi cuire, et si c'est payé. »

« Alors on tient. »

Djaps en civil feuillette un brief imprimé de plusieurs pages, étonné. ScHinZe, en combinaison, bras croisés, sourit.

Le lendemain matin, Djaps trouve un brief de plusieurs pages. Le problème, en une phrase. Ce qu'on fait. Les pièges repérés : le paiement en double, le client qui part sans payer, le samedi où le réseau tombe. Et tout en bas, une liste qu'il ne s'attendait pas à lire : ce qu'on ne fera pas.

Djaps

« Pas de carte de fidélité ? »

ScHinZe

« Pas ce mois-ci. On fixe le temps, et c'est la liste qui s'adapte. Jamais l'inverse. »

La méthode vient d'un livre que l'équipe aime bien, Shape Up. Sur la DZ, on le dit plus simplement : l'avion part à l'heure.

Page 7Copier, coller

Djaps en civil, assis sur la chaise bleue devant le combi, son portable sur les genoux, colle un long texte dans une fenêtre de conversation à l'écran, sans texte lisible.

Djaps ouvre son IA, celle qu'il a choisie et qu'il paie de son côté, et il colle le brief. En entier.

Djaps

« C'est tout ? Je ne code rien ? »

ScHinZe

« Tu discutes. Tu lis ce qu'on te répond, tu copies ce qu'on te dit de copier, tu colles où on te dit de coller. Et tu décides. »

Gros plan sur les mains de Djaps sur le clavier de son portable, l'écran d'une conversation avec de petites bulles, sans texte lisible.

De l'autre côté, Lena répond. Elle explique ce qu'elle va faire avant de le faire, et elle demande avant de toucher à quoi que ce soit.

Lena

« Je pose la base des commandes dans ton combi. Rien ne part ailleurs. Tu me dis oui ? »

Djaps

« Oui. »

Il a dit oui une vingtaine de fois avant midi. Il n'a pas écrit une ligne de code.

Djaps en civil rit, seul devant son portable, une tasse de café à la main, à la porte du combi.
Djaps

« Je fais des sites depuis quinze ans. Et là, je fais un back-office en discutant. »

ScHinZe

« Tu ne fais pas un back-office. Tu règles le problème d'Antho. Le back-office, c'est ce qui en sort. »

Page 8Trois écrans

Dans la salle de formation, Edith, en combinaison, étale sur la table trois grandes feuilles : trois maquettes d'écran de commande dessinées à la main, différentes, sans texte lisible. Djaps en civil se penche dessus.

Edith arrive avec trois écrans. Pas trois versions du même : trois façons de voir le problème.

Edith

« Le premier, Antho voit les commandes par groupe. Le deuxième, par heure de cuisson. Le troisième, une seule chose à la fois, en très gros, parce qu'il aura de la farine sur les mains. »

Djaps en civil pose le doigt sur la troisième feuille ; Edith, en combinaison, hoche la tête, contente.
Djaps

« Le troisième. Il ne lira pas un tableau en sortant une pizza du four. »

Edith

« C'est celui que j'aurais choisi. Mais c'est toi qui le connais. »

Antho, en tablier vert, assis au bord d'une piscine, les pieds dans l'eau, regarde au loin le bâtiment de la DZ. Transats, parasol, un barbecue.

Antho est venu voir. Il s'assoit au bord de la piscine, là où s'assoient les invités, les accompagnants de tandem et tous ceux qui ont leur mot à dire sans monter dans l'avion.

Il regarde. Il ne monte pas. C'est la règle de la DZ, et elle l'arrange bien : il a des pâtes qui lèvent.

Page 9Et les autres camions ?

Au bar, Nicolas, en combinaison, cache-œil, fait des calculs au crayon sur un carnet, à côté de Djaps en civil qui écoute.

Nicolas fait les comptes d'une soirée d'Antho : combien de groupes un samedi, combien de pizzas par groupe, combien de perdues.

Nicolas

« Deux pizzas perdues par samedi, ça ne tue personne. Mais il passe une heure et demie par soirée à faire la caisse. Une heure et demie, c'est vingt pizzas qu'il ne cuit pas. »

Satoru, en combinaison, assis un peu à l'écart au bord de la piscine, regarde au loin le camion à pizza crème et la file qui se forme.

Satoru n'a rien dit de la matinée. Il regarde le camion, au loin, et la file qui commence.

Satoru

« Et les autres camions ? »

Personne ne répond. Personne n'y revient. La question reste au bord de la piscine, comme une graine qu'on n'arrose pas encore.

Page 10La vérif

Sur l'allée qui mène à l'avion, la zone de vérif : Konrad, en combinaison noire et lunettes d'aviateur, examine une feuille que lui tend Djaps en combinaison.

Avant d'embarquer pour le mois, on passe à la vérif. C'est le matin du 1er, et Konrad ne laisse rien monter qui ne soit pas prêt.

Konrad

« Lisez-moi votre pari. »

Djaps

« Un groupe commande. Chacun paie sa part depuis son téléphone. Antho voit quoi cuire, et que c'est payé. Un mois. »

« Et ce que vous ne ferez pas ? »

« La fidélité, la précommande, la livraison. »

Gros plan : un tampon encreur en bois frappe une feuille ; il laisse un cercle vert avec une coche, sans aucune lettre.

Le tampon tombe. Vert.

Konrad

« Vous partez. Si ce n'est pas en ligne à la fin du mois, on ne prolonge pas : on repasse au sol, et on reparie. »

Dans le livre d'où vient la méthode, ce moment s'appelle la table des paris. Sur la DZ, c'est un tampon, et il est vert ou il ne l'est pas.

ACTE III · LE SAUT

Page 11L'avionnage

La zone de pliage intérieure, propre, avec un grand écran mural d'avionnage (des colonnes colorées, sans texte lisible). Djaps en combinaison s'équipe, casque à la main ; ScHinZe, en combinaison, à côté.

À l'écran d'avionnage, la prochaine rotation. Son nom y est.

Djaps

« Et si je ne suis pas prêt ? »

ScHinZe

« Tu prends la suivante. L'avion, lui, part à l'heure. »

Le petit avion orange et jaune à aile haute roule sur la piste ; Djaps et Lena, en combinaison, marchent vers lui, casques à la main.

La rotation part à l'heure. Djaps embarque, et Lena avec lui.

Page 12La montée

Intérieur du petit avion en montée : Djaps et Lena, en combinaison, assis sur le banc ; Lena montre l'altimètre à son poignet, Djaps tient son téléphone.

La montée, c'est le moment où l'on construit. Lena pose les pièces une à une : les commandes, les parts, le paiement, l'écran d'Antho.

Lena

« Je vérifie. Tu vérifies. On revérifie. »

Djaps

« Trois fois ? »

« À 1 500 mètres, à 3 000, et à la porte. Là-haut, on ne revient pas chercher ce qu'on a oublié. »

Gros plan sur Djaps, en combinaison, dans l'avion, concentré sur son téléphone, l'altimètre au poignet, la lumière du hublot sur le visage.

À chaque palier, Djaps essaie. Il se commande une pizza à lui-même, il paie la moitié, il annule. Lena corrige. L'altimètre monte, et à mesure qu'il monte, on découvre moins et on fait plus.

Page 134 000 mètres

La porte ouverte du petit avion à 4 000 mètres : le ciel immense, les montagnes enneigées au loin. Djaps, en combinaison, casque fermé, de dos au bord de la porte, prêt à sortir.

À 4 000 mètres, la porte s'ouvre. Ici, sauter, c'est mettre en ligne.

Fini, sur la DZ, ça veut dire en ligne. Pas presque. Pas « sur mon ordinateur ». En ligne.

Plan large : Djaps, en combinaison, en chute libre, seul dans le ciel, bras écartés, au-dessus des montagnes ; tout en bas, minuscule, la DZ.
Djaps, en combinaison, en chute libre, plan rapproché, casque fermé, il regarde l'écran fixé à son poignet, concentré, seul dans le ciel.

En chute, personne ne parle. L'équipe a fait sa part dans l'avion. Maintenant, c'est Djaps, seul, qui essaie son outil comme un client l'essaierait, sans personne pour lui tenir la main.

C'est le seul moment du mois où il est vraiment seul. C'est fait exprès.

Page 14Sous voile

Plan large : une voile de parachute moderne, une aile rectangulaire à caissons (jamais une coupole ronde), multicolore, au-dessus de la DZ au coucher du soleil ; en bas, des amis attablés près du camion à pizza crème.

Sous voile, le calme. En bas, la soirée d'essai commence : douze amis de Djaps, un samedi, le camion d'Antho.

Un groupe d'amis rieurs devant le camion à pizza, téléphones en main, qui commandent ; guirlande d'ampoules.

Chacun commande depuis son téléphone. Chacun paie sa part. Un ami essaie de payer pour un autre, pour voir, et ça marche aussi.

Djaps

« Personne ne vient à la caisse. Personne. »

Dans le camion, Antho regarde une tablette posée près du four, à l'écran une seule grosse carte colorée sans texte lisible, et la touche du pouce, une pizza sur sa pelle dans l'autre main.

Dans le camion, Antho regarde l'écran. Une commande à la fois, en très gros. Il cuit, il touche « prête » du pouce, la pizza sort.

Antho

« Je n'ai pas touché une pièce de la soirée. »

Page 15Atterrissage en vrac

Djaps, en combinaison, assis sur la pelouse, la voile tombée en vrac autour de lui, se gratte la tête.

On ne se pose jamais tout à fait comme on l'avait prévu. Djaps atterrit en vrac.

Djaps en combinaison montre son téléphone à Lena, en combinaison : à l'écran, deux points rouges, sans texte lisible. Lena, calme.

Deux défauts. Un paiement compté deux fois : un ami a appuyé deux fois, l'outil l'a cru deux fois. Et une alerte qui sonne trop tôt : Antho est prévenu qu'une pizza est commandée avant qu'elle soit payée.

Djaps

« Je pensais que c'était raté. »

Lena

« C'est un saut. Tu t'es posé. On regarde la vidéo. »

Page 16Le débrief

La salle de formation : sur un écran, une vidéo de chute libre, sans texte. Djaps en combinaison, ScHinZe en combinaison et Antho en tablier vert, assis, regardent.

Au débrief, on regarde la vidéo du saut. Antho est là : c'est l'endroit où les invités ont leur mot à dire.

Antho

« L'alerte trop tôt, c'est pas grave. Mais le paiement en double, si ça arrive à un client, je perds le client. »

ScHinZe

« Alors c'est le premier qu'on plie. »

Phil, en combinaison, assis au fond de la salle de formation, écrit au crayon dans un grand cahier relié.

Phil écrit tout. Ce qui a marché, ce qui a cassé, ce qu'Antho a dit, mot pour mot. Le cahier ne juge pas : il retient.

Le mois prochain, quand quelqu'un demandera pourquoi on a fait comme ça, la réponse sera là.

ACTE IV · LE PLIAGE

Page 17Replier soi-même

La zone de pliage dehors : Djaps et Lena, en combinaison, à genoux sur un tapis de pliage bleu, replient ensemble une voile multicolore.

Le pliage, c'est préparer le saut suivant. On contrôle la voile, on regarde ce qui a foiré, on corrige. Djaps replie lui-même, Lena à côté.

Lena

« Le double paiement : chaque commande aura sa clé, une seule. Appuie dix fois, elle ne passera qu'une fois. »

Djaps

« Et l'alerte ? »

« Elle attendra le paiement. »

Le livre appelle ça le temps de refroidissement. Ici, ça sent la toile et l'herbe coupée.

Plan large : le petit avion orange et jaune en vol, assez bas ; un parachutiste vient d'en sortir et sa voile s'ouvre presque aussitôt : une aile rectangulaire à caissons, jamais une coupole ronde, petite dans le ciel.

La retouche est petite. Elle part en hop'n'pop : 1 500 mètres, on sort, on ouvre, on est en bas. Le soir même, les deux défauts sont partis.

Page 18Réavionnage

Djaps en combinaison devant l'écran d'avionnage, son carnet de sauts ouvert, il y relit des notes manuscrites illisibles ; ScHinZe, en combinaison, à côté.

Pendant la soirée d'essai, les amis ont demandé des choses. Djaps les a notées dans son carnet de sauts, pas sur une liste commune : ici, il n'y a pas de pile qui attend.

Djaps

« L'historique des commandes, à la place d'une carte de fidélité. Et la pizza du mois, qu'on précommande. »

ScHinZe

« L'historique tient dans ce mois-ci. La précommande aussi, si tu la gardes petite. »

Dans le petit avion en montée, Djaps et Lena, en combinaison, détendus, rient ; par le hublot, les montagnes.

Deuxième montée, deuxième saut. L'historique remplace la carte de fidélité : chacun retrouve ce qu'il a pris, et Antho voit qui revient. La pizza du mois se précommande dans la semaine.

Page 19La truffe

Antho, en tablier vert, à l'étal d'un petit marché de village, un panier de truffes noires devant lui, regarde son téléphone et sourit.

Le samedi suivant, Antho fait une pizza à la truffe. Avant, il n'aurait jamais osé : la truffe, ça coûte, et ça ne se garde pas.

Antho

« Trente-deux précommandées. J'en prends pour trente-cinq. »

Antho en tablier et Djaps en civil, assis côte à côte sur le marchepied du camion à pizza, partagent une pizza, détendus.
Antho

« Tu sais ce qui a changé ? Je sais avant. Avant, je devinais. »

Djaps

« Et le dimanche matin ? »

« Je dors. »

Page 20Un autre camion

Une autre DZ, un autre paysage de collines. Un camion à pizza rouge. Djaps en civil, au comptoir, montre son téléphone à un pizzaïolo moustachu en tablier blanc, penché par la fenêtre.

Un week-end ailleurs, sur une autre DZ. Un autre camion, rouge celui-là. Djaps commande, et il paie depuis son téléphone, par habitude, avec l'outil d'Antho. Le pizzaïolo voit l'écran.

« C'est quoi, ton truc ? »

Le pizzaïolo moustachu, accoudé à la fenêtre de son camion rouge, regarde au loin une file de parachutistes en groupe qui arrive ; il a l'air las.

« Les groupes, le samedi, c'est mon enfer. Ça se trouve où ? »

Djaps

« Nulle part. Pas encore. »

Le besoin n'était pas seulement celui d'Antho. C'était celui de tous les camions de toutes les DZ.

ACTE V · L'AFFAIRE

Page 21On en fait quoi ?

Au bar de l'Oasis, autour d'une table haute : Satoru et Nicolas en combinaison, Djaps en civil et Antho en tablier vert, des feuilles et un téléphone posés.

Satoru n'avait jamais reposé sa question. Il n'en a pas eu besoin.

Satoru

« Tu te souviens des autres camions ? »

Nicolas

« On peut en faire un outil qu'on vend. Mais il faut décider trois choses : ce qu'on vend exactement, à qui, et à quel prix. »

Antho en tablier et Djaps en civil se regardent ; Nicolas, en combinaison, pose une feuille entre eux.
Antho

« Moi, je fais des pizzas. Je ne veux pas devenir vendeur de logiciel. »

Nicolas

« Personne ne te le demande. Tu peux t'en servir, et c'est tout. Ou bien Djaps le porte, et tu es son premier client. La maison héberge l'outil ; ce que paient les clients, c'est Djaps qui l'encaisse. »

Djaps

« Je le porte. Antho garde le sien. »

Ils décident ensemble. L'équipe pose les chiffres et éclaire les risques. Ce sont eux qui tranchent.

Page 22Le nom

Au bar, Natasha, en combinaison, et Djaps en civil penchés sur un carnet ouvert couvert de mots barrés, illisibles.
Natasha

« Il lui faut un nom qu'un pizzaïolo retient en sortant une pizza du four. »

Ils en barrent une vingtaine. Il reste celui qui était peint sur le camion depuis le début : Aéropizz. Tous les camions de DZ comprendront.

« Ensuite, le message, en une phrase : le samedi, tu cuis, l'outil encaisse. Et les trois premiers clients, on les connaît déjà : le camion rouge, et deux autres que tu croises tous les week-ends. »

Djaps en civil, devant son portable, compose une page web de vente aux couleurs chaudes, sans texte lisible, concentré et content. Natasha, en combinaison, regarde par-dessus son épaule.
Natasha

« La page de vente ? »

Djaps

« Ça, c'est moi. C'est mon métier. »

Natasha sourit. Pour une fois, elle n'a rien à écrire. Il fait la page de vente comme il a fait le site d'Antho : en deux soirées.

Page 23Les papiers

Au secrétariat, Anna, en combinaison, range des dossiers dans une étagère et montre un écran à Djaps en civil, sans texte lisible.

Vendre, ce sont aussi des papiers. Anna les tient. Les factures partent seules, les relances aussi, et les échéances sont dans le calendrier avant que Djaps ait pensé à les y mettre.

Anna

« De ton côté, rien à faire. Sauf me prévenir quand un client te paie autrement que par l'outil. »

Konrad, en combinaison noire et lunettes d'aviateur, tend à Djaps en civil un document relié ; derrière, le hangar.
Konrad

« Vos conditions de vente. Lisez-les avant de les signer, même si c'est moi qui les ai écrites. Et les données des clients de vos clients restent chez eux. Je veille. »

Djaps

« Tu ne lâches jamais ? »

« Vous non plus, désormais. »

Page 24La signature

Anna, en combinaison, et Djaps en civil, côte à côte devant un ordinateur ; Anna montre des colonnes de chiffres rangées, sans texte lisible.

Arrivent les déclarations. Anna a tout préparé : les chiffres, rangés, vérifiés, prêts à déposer.

Anna

« Il te reste deux gestes. Tu relis, et tu déposes. »

Gros plan sur la main de Djaps en civil, posée sur la souris ; en retrait, Anna, en combinaison, les mains jointes, attend.
Djaps

« Tu ne peux pas le faire à ma place ? »

Anna

« Ça, c'est ta signature, pas la nôtre. On s'en occupe, ou on t'accompagne. Ici, on t'accompagne, jusqu'au bouton. »

Il clique. C'est fait.

Page 25Fin du mois offert

Un carnet de sauts ouvert sur une table de bois, ses pages remplies de tampons verts ronds et de notes manuscrites illisibles.

Fin du mois offert. Le carnet de sauts de Djaps s'est rempli : un pari, des sauts, des pliages, un débrief, une affaire.

Djaps en civil regarde son téléphone : à l'écran, une enveloppe fermée, sans aucun texte. Il sourit, un peu surpris.

Un message l'attend dans son compte. On ne lira pas par-dessus son épaule.

Djaps

« Ah. D'accord. »

Au bar sous l'auvent rayé, Djaps en civil glisse un billet plié dans un bocal en verre posé sur le comptoir ; derrière le comptoir, ScHinZe et Lena en combinaison.

Au bar, il glisse quelque chose dans le bocal. Sur le bocal, quelqu'un a écrit au feutre : « Pour la FUDO Team ». Personne ne sait plus qui.

ScHinZe

« Tu n'étais pas obligé. »

Djaps

« Je sais. C'est pour ça. »

Page 26Le dernier avion

Plan large : coucher de soleil sur la DZ et les montagnes : le petit avion orange et jaune revient vers la piste ; deux voiles dans le ciel doré, des ailes rectangulaires à caissons, jamais des coupoles rondes.

Le soleil passe derrière la montagne. Le dernier avion rentre.

Une heure plus tôt, l'outil a envoyé un message à ceux qui étaient sur la DZ : « Après ce beau sunset, on s'fait une pizza ce soir ? »

Dans le camion à pizza, la tablette près du four s'allume, une grosse carte colorée sans texte lisible ; Antho, en tablier vert, sourit en enfournant.

Dans le camion, l'écran s'allume. Nouvelle commande de groupe. Huit pizzas, huit parts, huit paiements.

Antho enfourne.

Djaps en civil, assis sur le seuil du combi crème au fond du camping, son carnet de sauts sur les genoux, écrit une ligne ; au loin, les ampoules du bar et les dernières lueurs.

Djaps est assis à la porte de son combi. Il ouvre son carnet de sauts, et il note une idée. On ne la lira pas non plus. Le 1er, il viendra la parier, ou il l'oubliera : ici, les idées qu'on ne parie pas ne s'entassent nulle part.

Un besoin est devenu un outil. Un outil est devenu une affaire. Tout a commencé par huit pizzas.