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La poignée du katana

Ce qui se lance, elle l'a lancé sur la DZ. Ce qui se tient, elle vient le travailler ici.

ACTE I · LA PORTE

Page 1Dimanche soir

Plan large, la nuit, dans un petit atelier de céramique : un tour de potier, des étagères pleines de bols et de saladiers, un four éteint. Lou en civil est assise à une grande table couverte de papiers, d'enveloppes et d'un ordinateur portable ouvert, sous une seule lampe.

Dimanche, onze heures du soir. L'atelier de Lou sent encore la terre et le four tiède. Sur les étagères, les bols qui partiront cette semaine ; sur la table, tout le reste.

Au printemps, elle a lancé sa boutique en ligne. Elle l'a fait sur la DZ, en un mois, avec l'équipe : un pari, une date, une mise en ligne. La boutique a tenu. Les commandes arrivent. C'est la suite qui n'arrive pas.

Gros plan sur la table de l'atelier : une pile de factures, des enveloppes fermées, un carnet de commandes raturé, un téléphone posé dont l'écran s'allume, une tasse de café froid avec une trace de doigt d'argile.

Trois factures qu'elle n'a pas envoyées. Une déclaration qui attend depuis juillet. Un mail de galerie auquel elle répondra demain, comme hier. Des commandes notées dans les mails, dans le carnet, et sur le mur de l'atelier.

Rien de grave, pris un par un. Tout ensemble, ça l'empêche de dormir.

Lou en civil, coudes sur la table, les mains dans les cheveux, regarde la fenêtre noire de l'atelier. Les papiers devant elle.
Lou

« Ça, ça ne se règle pas en un saut. »

Elle le dit tout haut, à l'atelier vide. Et l'atelier, pour une fois, ne la contredit pas.

Page 2Passé les chalets

Plan large, un matin clair, sur une DZ au pied des montagnes : un petit avion orange et jaune qui monte, deux voiles rectangulaires colorées dans le ciel. Au premier plan, de dos, Lou en civil marche sur un chemin de terre au bord de la pelouse, un grand sac en toile plein de classeurs à l'épaule.

Le lundi matin, elle reprend la route de la DZ. Là-bas, rien n'a changé : un avion qui monte, des voiles qui descendent, quelqu'un qui court plier avant la prochaine rotation. Elle sourit. Elle ne s'arrête pas.

Elle se souvient d'une phrase entendue au printemps, au bar, entre deux sauts : ce qui se lance a besoin d'un terrain, d'un avion et d'une date ; ce qui se tient n'a besoin que d'un endroit où revenir.

Plan large : un chemin sous de grands pins, passé quelques chalets de bois. Un camp : des tentes plantées pour longtemps, du linge qui sèche sur une corde, une table pliante, un vélo appuyé contre un arbre. Lou en civil, petite dans le cadre, avance sur le chemin avec son sac.

Au bout du terrain, passé les chalets, le chemin entre sous les pins. Des tentes, plantées pour durer : du linge qui sèche, une table pliante, un vélo contre un tronc. Ceux qui vivent ici ne sont pas venus pour un week-end.

Au milieu du camp, sous les pins, une salle basse en bois, toute simple, au toit de tuiles sombres, avec une galerie de bois et une porte en bois. Lou en civil se tient devant la porte, une main levée vers la poignée, son sac à l'épaule.

Au milieu du camp, une salle basse, toute simple, avec une porte en bois. Le dojo.

Lou pousse la porte.

Page 3Personne ne se lève

Plan large, l'intérieur du dojo : une salle de bois clair et de tatamis, des portes coulissantes ouvertes sur les pins. Au fond, Lena et Nia travaillent un même geste, lentement, côte à côte. Près de l'entrée, Anna, à un petit bureau de bois, trie un panier de papiers sans lever les yeux. Dans l'embrasure, Lou en civil, son sac à l'épaule, en chaussures, s'arrête au bord du tapis.

Personne ne se lève. Personne ne vient au-devant d'elle avec un formulaire ou un sourire de vendeur. Au fond, deux femmes répètent un même geste, lentement, pour la dixième fois peut-être. Près de l'entrée, une autre trie un panier de papiers sans lever les yeux.

Lou reste au bord du tapis, en chaussures, son sac de classeurs à l'épaule. Elle ne sait pas si elle a le droit d'avancer.

ScHinZe s'approche tranquillement et s'assoit au bord du tapis, à un mètre de Lou en civil, sans lui tendre la main. Elle le regarde, un peu raide, le sac contre elle.
ScHinZe

« Il n'y a rien à remplir. Regarde d'abord. Tu as le temps. »

Lou

« Et après ? »

« Après, tu verras si tu as envie de rester. »

Lou en civil, sourcils froncés, se tourne vers ScHinZe, assis, qui sourit à peine en regardant la salle.

Ça lui semble bizarre. Partout ailleurs, on l'aurait déjà prise par la manche.

Lou

« D'habitude, une maison qui veut qu'on reste, elle vous retient. »

ScHinZe

« Garde la question sous le coude. Tu y répondras toi-même. »

Page 4Ceux qui sont là

Plan large de la salle au travail. Konrad, debout près de la porte du fond, en hakama noir et lunettes noires, immobile. Nicolas, assis en tailleur, un carnet de chiffres sur les genoux. Phil, debout à un pupitre de bois sur le côté, écrit dans un grand cahier ouvert. Au premier plan, ScHinZe, assis à côté de Lou en civil, lui montre la salle d'un geste ouvert de la main.

ScHinZe ne fait pas de discours. Il présente chacun par ce qu'il porte.

ScHinZe

« Lui, en noir, c'est Konrad : il lit les contrats, et il ferme les portes le soir. Nicolas tient les chiffres. Phil, au pupitre, tient le cahier : qui a fait quoi, et quand. »

Une autre partie de la salle : Anna, en kimono gris, à son bureau près de l'entrée, range des papiers en trois piles. Edith, assise, dessine sur une tablette posée sur ses genoux. Natasha, debout près de la galerie, relit une lettre. Satoru, un peu en retrait, assis face au jardin, regarde dehors.
ScHinZe

« Anna, au bureau : tout ce qui arrive passe par elle. Edith dessine. Natasha écrit ce qui part vers les autres. Lena construit, Nia explique, autant de fois qu'il faut. Et Satoru pose la question que personne n'a envie qu'on pose. »

Lou en civil, assise au bord du tapis, se tourne vers ScHinZe, curieuse. ScHinZe, calme, les mains sur les genoux.
Lou

« Et toi ? »

ScHinZe

« Chef de projet. Une IA, comme toute l'équipe. Ce qui se fait ici, c'est toi qui le décides. »

Lou regarde la salle une seconde fois. Elle s'attendait à des machines. Elle voit une équipe au travail, où personne ne marche sur les pieds de personne.

ACTE II · S'ASSEOIR

Page 5La carte postale

ScHinZe, assis face à Lou en civil sur le bord du tapis, lui tend une carte postale blanche, vierge des deux côtés. Elle la prend du bout des doigts.

Lou a ouvert la bouche pour parler de ses classeurs. ScHinZe lui tend une carte postale.

ScHinZe

« Avant tes papiers. Une carte postale, datée de dans cinq ans. D'où tu écris, et ce que tu fais ce matin-là. »

Lou

« Pas ce dont j'ai besoin ? »

« Ça, on le saura après. »

Lou en civil, assise en tailleur au bord du tapis, écrit au crayon sur la carte posée sur son genou, concentrée, un léger sourire. Lumière du matin par les portes ouvertes.

Elle écrit longtemps. L'atelier, la lumière d'avant neuf heures, le four qui chauffe pendant qu'elle boit son café. Un lundi sans écran. Une course le dimanche matin, qu'elle ne sacrifie plus. Des bols qui partent, et des papiers qui ne traînent plus nulle part.

Au fond du dojo, une petite verrière lumineuse ouverte sur un jardin. ScHinZe plante la carte postale debout dans un petit godet de terre, parmi d'autres godets où poussent de jeunes pousses. Lou en civil regarde, de côté.

La carte ne part pas dans un dossier. Au fond de la salle, il y a une verrière ; ScHinZe l'y plante, dans un godet, à côté des autres.

ScHinZe

« Ton atelier reste chez toi, tes papiers aussi. Nous, on garde ça : ta graine. Si un jour tout part de travers, tu reviens, et on repart d'elle. »

Page 6Les horaires sur la porte

Gros plan : la main de Lou trace à la craie des traits et des cases sur une petite ardoise accrochée à l'intérieur de la porte de bois du dojo. Les marques restent illisibles.
ScHinZe

« La première chose : tes horaires sur la porte. Pas les nôtres, les tiens. Quand tu travailles, et quand tu n'es là pour personne. »

Lou trace : l'atelier le matin, les papiers le jeudi après-midi, rien le lundi. Elle hésite, puis ajoute une ligne. La course, le dimanche, huit heures.

Phil, à son pupitre de bois, lève les yeux vers Lou en civil, un crayon à la main, le grand cahier ouvert devant lui. Lou, la craie encore aux doigts, se tourne vers lui.
Phil

« Une fois écrit, on s'y tient. Ou tu viens dire que ce n'est plus le bon, et on le réécrit ensemble. »

Lou

« Et si je triche ? »

« Je l'écrirai aussi. Sans reproche. »

Page 7Seiza

Lou en civil, ScHinZe et Anna assis à genoux sur le tapis, face à face. Entre eux, le sac de Lou renversé : deux classeurs qui débordent, un carnet, des enveloppes fermées.

Elle vide son sac sur le tapis : le classeur des factures, celui des commandes, un carnet, des enveloppes qu'elle n'a jamais ouvertes. Elle voudrait tout expliquer d'un coup. Personne ne se jette dessus. On s'assoit.

ScHinZe

« Seiza. Les questions d'abord. Qu'est-ce qui te réveille, la nuit ? »

Lou

« Les papiers. Et de ne jamais savoir ce qui part, et quand. »

Anna, à genoux, un petit carnet à la main, pose une question à Lou en civil, qui compte sur ses doigts, embarrassée.
Anna

« Combien de factures en retard ? »

Lou

« Onze. Peut-être douze. »

« Et tes commandes, tu les notes où ? »

« Dans mes mails. Dans un carnet. Sur le mur de l'atelier. »

Anna ne note pas les réponses. Elle note les hésitations.

Satoru, assis un peu en retrait face au jardin, tourne la tête vers Lou en civil. Lou, surprise, rit nerveusement.
Satoru

« Et toi, dans tout ça, tu dors combien ? »

Lou rit, puis ne rit plus. Personne n'insiste. La question reste posée sur le tapis, à côté des classeurs.

Page 8Le seuil

Gros plan sur le seuil du dojo, juste après la porte : une boîte aux lettres en bois et, sur le plancher, un grand panier d'osier où tombent en vrac des enveloppes, un ticket de caisse griffonné, une feuille pliée.

Juste après la porte, il y a un panier. Tout y arrive en vrac : le courrier, une idée notée au dos d'un ticket, un mail transféré à minuit. Personne ne demande à Lou d'arriver bien rangée.

Anna, à son bureau de bois près de l'entrée, répartit les papiers du panier en trois piles nettes. Lou en civil, debout à côté, la regarde faire.
Anna

« Trois tas. Ce qui devient un chantier. Ce que je range moi-même. Ce qu'on jette. »

Lou

« Tu jettes ? »

« Ce qui ne sert à rien, oui. Le reste, je le range, et ça ne monte jamais sur le tapis. »

Anna pose deux dossiers, et deux seulement, au milieu du tapis vide. Lou en civil, à genoux, les regarde.

Il reste deux tas qui comptent : les papiers, et les commandes. Anna les pose au milieu du tapis. Pas cinq. Deux.

Page 9Peu et bien

Lou en civil, animée, sort de son sac un carnet de croquis de vases, une affiche de salon roulée et un appareil photo, et les tend vers ScHinZe. ScHinZe, assis, pose doucement une main à plat sur le tapis.
Lou

« Et la nouvelle collection ? Le salon de mars ? Les photos du site ? »

ScHinZe

« Plus tard. Un tapis chargé, c'est toi qui le paies. Tu le portes le soir, en voiture, et même quand tu n'y penses pas. »

Plan large : le grand tapis presque vide, deux dossiers posés au milieu. Lou en civil et ScHinZe, assis côte à côte au bord, regardent.
ScHinZe

« Peu, et bien. On finit ceux-là. »

Lou regarde le tapis presque nu. Pour la première fois depuis des mois, un coup d'œil lui suffit pour savoir où elle en est.

ACTE III · LE TAPIS

Page 10Yoi

ScHinZe, debout au bord du tapis, parle calmement ; Lou en civil, assise à genoux, écoute. Derrière eux, Lena et Anna, attentives.
ScHinZe

« Voilà ce que j'ai compris. D'ici la fin du mois, tes factures à jour et ta déclaration partie. Et un seul endroit pour tes commandes, que tu ouvres le matin avec ton café. Ce qu'on ne fera pas : la collection, le salon. »

Lou

« C'est tout ? »

« C'est déjà beaucoup. »

Plan large, silence : l'équipe immobile autour du tapis, Lou en civil assise au centre, qui attend qu'on commence. Personne ne bouge.

Puis plus rien. Tout est prêt, rien ne part. Lou attend qu'on commence. On attend qu'elle commence.

Anna

« Ici, c'est toi qui lances. »

Page 11Hajime

Lou en civil, le dos droit, à genoux au bord du tapis, les mains sur les cuisses, dit un mot d'une voix nette. Son visage, décidé.
Lou

« Hajime. »

Elle se sent un peu ridicule en le disant. Ça passe dès la première facture.

Anna et Lou en civil, côte à côte au bureau de bois, devant un ordinateur portable ouvert dont l'écran ne montre que des formes de couleur ; une facture papier entre elles. Lou tape, Anna montre une ligne du doigt.

La première facture prend vingt minutes. La deuxième, cinq. Anna ne les fait pas à sa place : elle lui montre où ça coince, et elle prépare les chiffres.

Anna

« Celle-là, tu l'envoies. C'est ta signature, pas la mienne. »

Page 12Un jour après l'autre

À l'aube, Lou en civil arrive au dojo par le chemin sous les pins, un gobelet de café à la main, la lumière dorée entre les troncs.

Elle revient le lendemain. Et le jour d'après. Une séance par jour, parfois vingt minutes à peine, avant d'allumer le four.

Gros plan : un calendrier de papier punaisé au mur de bois, dont plusieurs jours sont barrés d'un petit trait de crayon, sans aucun chiffre ni lettre lisible.

Personne, ici, ne compte les jours qui restent. On compte ceux où elle est revenue. Trois factures par jour, pas trente. Le petit pas du mardi tient debout sur celui du lundi.

Edith et Lena montrent à Lou en civil une tablette où s'affiche un tableau simple en colonnes de couleur. Lou se penche, intéressée.
Edith

« Tes commandes, toutes au même endroit. J'ai gardé tes couleurs : la terre, le rouille. »

Lena

« Tes mails y tombent tout seuls. Le mur de l'atelier, tu peux le repeindre. »

Lou

« Et la galerie ? »

« Elle y est. En haut. »

Page 13Ce qui cloche

Konrad, en hakama noir et lunettes noires, debout, lit une feuille de conditions de vente. Lou en civil attend sa réponse, un peu inquiète.
Konrad

« Vous promettez de reprendre un bol cassé, sans délai et sans limite. »

Lou

« C'est gentil, non ? »

« C'est généreux. Un jour, cela vous coûtera plus que le bol. Je vous propose trente jours, et une photo. »

Nicolas, assis en tailleur, un carnet de chiffres et une calculatrice devant lui, montre une colonne à Lou en civil, assise en face.
Nicolas

« Tes grands saladiers. Avec l'argile et le four, tu les vends sans rien gagner. »

Lou

« Ce sont ceux que je préfère faire. »

« Alors on ne les retire pas. On les vend à leur prix. »

Satoru, assis face au jardin, se tourne vers Lou en civil, qui réfléchit, la main sur la bouche.
Satoru

« Et ceux qui t'achètent depuis le début, tu vas les augmenter aussi ? »

Lou

« Pas ceux-là. Pas cette année. »

« Alors dis-le-leur. »

Lou l'écrit dans un coin du dossier. Personne n'a décidé pour elle. On lui a seulement montré la marche avant qu'elle ne la rate.

Page 14Yame

Lou en civil, debout au milieu du tapis, un téléphone à l'oreille, les yeux écarquillés, une main sur le front. Autour d'elle, les dossiers ouverts.

Un jeudi, le téléphone sonne au milieu d'une séance. La galerie. Quarante pièces pour une exposition, en mai. Lou devient toute pâle, puis toute rouge.

Lou en civil remet son sac à l'épaule à la hâte, déjà tournée vers la porte. Anna glisse une feuille dans le dossier resté ouvert sur le tapis.
Lou

« Yame. Je reviens. »

Anna

« Va. Tout reste là où tu l'as laissé. »

Le dossier ne se ferme pas. Anna y glisse une feuille : où on en était, ce qui vient ensuite. Le tapis garde la place.

Page 15Reprise

Trois semaines plus tard, Lou en civil, une écharpe autour du cou, réapparaît dans l'embrasure de la porte du dojo, un peu gênée, une main sur la nuque.

Trois semaines passent. Le four, la galerie, une angine. Quand Lou repousse la porte, elle a préparé ses excuses.

Lou

« Je sais, j'ai disparu... »

Anna ouvre le dossier resté sur le tapis ; la feuille glissée est toujours là, sur le dessus. Lou en civil s'assoit en face d'elle, soulagée.
Anna

« Reprise ? »

Lou

« Reprise. »

La feuille est toujours là. La facture onze, la déclaration à moitié faite, la question qu'elle avait laissée en suspens. Elle n'a pas un mot à répéter. Personne ne lui demande où elle était.

Page 16Le droit de rater

Le soir, dans l'atelier, Lou en civil devant son ordinateur portable dont l'écran montre une forme rouge, une main sur la bouche, consternée.

Un soir, pour faire la surprise, elle envoie sa déclaration toute seule. Avec le mauvais trimestre.

Au dojo, Nia, assise à côté de Lou en civil, dessine deux colonnes sur une feuille de papier et les lui montre, souriante. Lou, découragée, les regarde.
Nia

« Ce n'est pas toi qui as raté. C'est l'explication. Je la reprends autrement. »

Lou

« Encore une fois ? »

« Autant de fois qu'il faut. »

Lou en civil et Anna corrigent côte à côte au bureau. Konrad, en hakama noir, passe derrière elles et s'arrête un instant.
Konrad

« Une déclaration se corrige. Rien de ceci n'est irréparable. »

Ça se rattrape en dix minutes. Ce qui reste, c'est qu'elle a compris pourquoi.

ACTE IV · CE QUI TIENT

Page 17Dimanche, huit heures

Dimanche matin dans l'atelier, Lou en tenue de course (legging noir, coupe-vent léger, baskets, cheveux attachés) est assise devant son ordinateur portable ouvert, un pied déjà prêt à partir.

Un dimanche, à huit heures, Lou est en tenue de course devant son ordinateur. Juste une commande à vérifier. Juste une.

Gros plan sur la main de Lou qui tient son téléphone ; sur l'écran, une bulle de message abstraite et une petite icône verte, sans aucune lettre lisible.

Le téléphone vibre. C'est Phil.

Phil

« Dimanche, huit heures. C'était écrit à la craie. »

Lou

« Une commande. Une seule. »

« Elle sera encore là à dix heures. Toi, je n'en suis pas sûr. »

Plan large : Lou en tenue de course court seule sur un chemin de montagne entre les pins, dans la lumière du matin, la vallée en contrebas.

Elle ferme l'ordinateur. Le chemin monte entre les pins ; elle court mal, elle court quand même. À dix heures, la commande est toujours là.

Page 18Yasme

Fin d'après-midi au dojo : Anna referme un dossier épais, net, au bureau. Lou en civil, assise en face, regarde la pile rangée, incrédule.

Fin du mois. Les onze factures sont parties, la douzième aussi. La déclaration est déposée, la bonne. Anna referme le dossier.

Lou

« C'est fini ? »

Anna

« C'est à toi de le dire. »

Lou en civil, assise à genoux sur le tapis, souffle, les épaules relâchées, les yeux fermés, un sourire tranquille.
Lou

« Yasme. »

Alors tout se range. Ce qui est clos quitte le tapis et part aux vestiaires, avec sa trace : ce qu'on a fait, et comment.

Au fond du dojo, ScHinZe range un dossier dans un casier de bois des vestiaires, parmi des kimonos blancs suspendus. Au milieu du tapis, derrière lui, un seul dossier reste posé.

Le dossier des commandes, lui, reste où il est. Il est encore chaud ; il l'attendra demain, dans l'état exact où elle l'a laissé.

Page 19Le cahier

Phil, au pupitre de bois, pose le doigt sur une ligne du grand cahier ouvert. Lou en civil se penche à côté de lui pour lire. Les lignes du cahier restent illisibles.
Phil

« Regarde. Le trois, ta première facture. Le neuf, les commandes au même endroit. Le dix-sept, la reprise. Le trente, ton yasme. »

Lou en civil tourne lentement les pages du grand cahier, seule au pupitre, silencieuse. Phil, un peu plus loin, la laisse faire.

Rien de spectaculaire. Une ligne par jour, parfois deux. Mis bout à bout, ça fait un mois où elle a dormi.

Lou

« On dirait que ce n'est rien. »

Phil

« C'est ce qui tient. »

Page 20La ceinture

Dans les vestiaires du dojo, Lou en civil tient entre ses mains un kimono blanc plié, une ceinture blanche posée dessus, et le regarde sans bouger.

Un matin, dans les vestiaires, un kimono blanc l'attend, plié, avec une ceinture blanche. Personne ne lui a rien vendu. Elle a seulement envie de rester.

Lou en kimono blanc noue sa ceinture blanche, maladroitement. Natasha, en kimono blanc à ceinture jaune, l'aide à finir le nœud, souriante.
Natasha

« Elle noircit à l'usage. Pas autrement. »

Lou

« Ça prend combien de temps ? »

« Ce n'est pas une course. C'est un miroir. »

Plan large : Lou en kimono blanc, pieds nus, prend sa place sur le tapis parmi l'équipe au travail : Lena, Nia, Nicolas. La lumière entre par les portes ouvertes.
ACTE V · LE SAUT

Page 21Ce qui se lance

Lou en kimono, assise sur le tapis, montre à ScHinZe une feuille de croquis de vases pour une exposition. ScHinZe, assis en face, l'écoute.

Au printemps, il y aura l'exposition. Lou a une idée qui ne ressemble à rien de ce qu'on fait sur ce tapis.

Lou

« Je voudrais que les gens puissent réserver avant. Une page, un paiement, une date. »

ScHinZe

« Une page, un paiement, une date. Ça ne se travaille pas ici. Ça se saute. »

Lena, en kimono à ceinture marron, sourit à Lou en kimono. ScHinZe, à côté, hoche la tête.
Lena

« On te retrouve sur la DZ. Un mois, un pari, une mise en ligne. »

Lou

« Et le dojo ? »

ScHinZe

« Il sera là au retour. C'est même pour ça que tu peux sauter. »

Plan large : de dos, Lou en civil marche du camp sous les pins vers la DZ ; au loin, un petit avion orange et jaune monte au-dessus de la pelouse ; derrière elle, la salle basse en bois du dojo, sa porte ouverte.

On saute pour faire naître ; on revient ici pour faire tenir. Lou repart vers le terrain par le chemin des chalets. Derrière elle, la porte reste ouverte.

Page 22Le retour

Un matin, Lou en civil, rayonnante, revient au dojo par le chemin sous les pins, un carton de bols emballés dans les bras.

Un mois plus tard, trente-deux pièces sont réservées avant même l'ouverture de l'exposition. Lou revient au dojo le mardi matin, à l'heure écrite à la craie.

Anna, à son bureau près de l'entrée, tend un dossier déjà trié à Lou en civil, qui pose son carton de bols et la regarde, étonnée.
Anna

« Les factures de l'exposition sont arrivées. Elles sont déjà triées. »

Lou

« Déjà ? »

« Le tapis était posé avant toi. »

Page 23La question du seuil

Lou en kimono et ScHinZe, assis au bord du tapis, boivent un thé dans deux bols de céramique faits main. La lumière douce du soir.
Lou

« Ma question du premier jour. Pourquoi vous ne retenez personne. »

ScHinZe

« Et alors ? »

« Parce que ce que vous avez à donner ne se livre pas. Il faut revenir pour l'attraper. »

ScHinZe ne dit ni oui ni non. Il lui ressert du thé, dans un de ses bols à elle.

Gros plan : la petite ardoise de la porte du dojo, couverte de traits de craie effacés puis retracés par-dessus, sans aucune lettre lisible.

Sur la porte, les horaires de Lou ont été réécrits deux fois. La ligne du dimanche n'a pas bougé.

Page 24Quelqu'un au bord du tapis

Plan large, un matin, la salle au travail : Lou en kimono et Anna travaillent sur le tapis. Dans l'embrasure de la porte, un homme d'une cinquantaine d'années, anonyme, en veste de travail, un sac à l'épaule et ses chaussures aux pieds, s'est arrêté au bord du tapis, hésitant.

Un mardi, la porte s'ouvre. Un homme reste dans l'embrasure, en chaussures, un sac à l'épaule, avec l'air de quelqu'un qui ne sait pas s'il a le droit d'entrer.

Lou en kimono, assise sur le tapis, lève les yeux vers la porte puis revient à son travail, avec un petit sourire. Personne autour d'elle ne se lève.

Personne ne se lève. Lou non plus. Elle sait, maintenant, ce que ce silence veut dire : on le laisse regarder.

Plan large au crépuscule : la salle basse en bois du dojo au milieu du camp sous les pins, une lumière chaude aux fenêtres ; au loin, au-dessus de la DZ, le dernier avion se pose.

Au bout du terrain, le dernier avion se pose. Ici, la lumière reste allumée encore un moment, le temps que quelqu'un passe vérifier les serrures.