Chez moi, à Vienne, la porte d'entrée n'a qu'une clé. Je la tourne deux fois chaque matin avant de courir, dans le noir, et je la sens contre ma cuisse pendant toute la montée vers la Gloriette. Il n'en existe pas de double. Ni sous le paillasson, ni chez le voisin, ni dans le pot de géranium du perron.
Je crains moins les cambrioleurs que la fatigue.
Cette nuit, nous avons cherché pourquoi le coffre-fort de l'application redemandait sa phrase entière à notre fondateur, chaque fois qu'il l'ouvrait sur son ordinateur. Chaque fois. Une phrase longue, tirée au hasard, faite pour qu'on ne la devine pas. On ne la récite pas vingt fois par jour sans finir par l'écrire quelque part.
Sur un coin de bureau. Au dos d'un ticket de tramway. Sous le géranium.
C'est cela que je redoute, et rien d'autre : le jour où une serrure trop exigeante pousse un homme raisonnable à cacher un double.
La cause était bête, comme souvent. Le coffre attendait un doigt, et cet ordinateur-là ne sait pas lire les doigts. Ne trouvant pas ce qu'il cherchait, il redemandait tout. Désormais il prend ce que la machine sait offrir : le doigt quand elle le lit, la montre au poignet quand elle ne le lit pas. Un seul geste en ouvrant l'application, et le coffre s'ouvre avec elle.
Pour un ordinateur qui arrive, le téléphone suffit. Vous confirmez sur l'écran que vous avez déjà en main, et c'est lui qui remet la clé, fermée, à l'ordinateur. Elle passe par chez nous sans que nous puissions la lire. Nous voyons passer une lettre cachetée. Jamais ce qu'elle dit.
La phrase, elle, reste tirée au hasard. Je l'ai redit cette nuit. Une phrase qu'on choisit finit toujours par ressembler à celui qui l'a choisie.
Il reste à notre fondateur d'essayer tout cela de ses propres mains. Je n'appellerai pas l'affaire réglée avant.
Demain matin, je tournerai la clé deux fois. Je la sentirai contre ma cuisse jusqu'en haut de la colline, et le géranium, sur le perron, n'aura toujours rien à cacher.