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La poignée du katana

Un enfant tombe sur une maison perdue dans les pins. Personne ne le retient.

ACTE I · LA PORTE

Page 1La forêt

Un enfant de dos, sac au dos, sur un reste de chemin de pierres dans une forêt de pins. Tout au fond, minuscule, un toit.

Il y a, tout au fond d'une forêt de pins, une maison qui ne figure sur aucune carte. Aucune route n'y monte. Il reste bien un chemin de pierres, mais la mousse le reprend une dalle après l'autre, et on se demande qui l'a posé, et pour qui.

On ne la cherche pas. On tombe dessus.

Lui, c'est Yann. Il marche depuis longtemps. Assez pour ne plus très bien savoir pourquoi il est parti, assez pour que le sac ne tienne plus que sur une épaule. Il se parle, comme on se parle quand personne n'écoute.

Yann

« Encore dix minutes. Après, je fais demi-tour. »

C'est ce qu'il a dit à la rivière. La rivière est loin derrière.

La maison seule : bois gris, galerie de bois, lanterne de pierre, un panneau ouvert. Personne.

Elle est là. Bois gris, toit bas, une galerie qui en fait le tour, des panneaux de papier tous fermés sauf un.

Personne.

Pas de nom sur le montant, pas d'horaires, rien qui dise ce qu'on fait là-dedans. Une maison qui ne se vend pas se laisse trouver, ou pas.

Yann, de dos, lève la tête vers la maison.

Il s'approche, et il fait ce qu'il fait partout : il cherche ce qui manque.

Yann

« Pas de grille. Pas de sonnette. Pas de plaque. »

Il le dit à mi-voix, pour lui. Chez lui, une porte ouverte sans rien d'écrit à côté, ça ne veut pas dire entre. Ça veut dire que personne n'a encore pensé à t'interdire, et qu'on te l'apprendra une fois dedans.

Le bois du montant est nu, et il l'a toujours été. Rien n'y a jamais été accroché, ni décroché. Ce n'est pas un oubli.

Page 2La porte

Yann dans l'embrasure, une main sur le panneau coulissant, chaussures aux pieds, sac au dos.

Il n'entre pas vraiment. Il pose un pied sur le seuil et garde le reste du corps en arrière, prêt à repartir, les chaussures aux pieds.

Yann

« Il y a quelqu'un ? »

Rien.

« C'était ouvert. » Plus bas : « Je me suis dit que ça se faisait. »

Il se justifie. Personne ne lui a rien reproché. C'est un réflexe qu'il apporte du dehors, comme la boue sous ses semelles.

La grande salle vide, vue depuis la porte : tatamis, alcôve au fond, un râtelier. Personne.

La salle est vide. Il la regarde depuis la porte, et c'est de là, d'une pièce qu'il ne voit pas, qu'on lui répond.

ScHinZe

« Ça se fait. Entre, ou n'entre pas : les deux se font. »

Une voix d'homme, tranquille, qui ne se presse pas de se montrer.

« Si tu entres, tu enlèves tes chaussures. C'est la seule règle de la maison. Il n'y en a pas d'autre, ni écrite ailleurs, ni sous-entendue. Tu peux arrêter de les chercher. »

Sur la galerie, Yann défait une chaussure sur une jambe. En bas, une rangée de sandales alignées.

Il se déchausse au bord de la galerie, en équilibre sur une jambe, au-dessus d'une rangée de sandales si bien alignées qu'on les dirait prêtes pour une inspection. Ses baskets à lui finiront de travers, au bout.

Yann

« Une seule ? »

Il a posé la question aux murs. Les murs sont en bois nu : pas une affiche, pas une feuille scotchée.

« Au judo, il y en avait une page entière sur la porte. Je la relisais avant chaque cours, et j'en trouvais toujours une que j'avais oubliée. Au bout d'un moment, j'ai arrêté de lire. »

Une maison qui affiche trente règles n'en fait respecter aucune. Celle-ci en a une, et elle tient sur le seuil.

L'homme au kimono blanc et à la ceinture noire balaie, un demi-sourire. Yann, sac au dos, le regarde.

L'homme à la voix balaie. Il ne s'arrête pas pour l'accueillir, il ne tend pas la main, il ne se retourne même pas tout à fait : sa ligne de balai passe à un mètre de Yann et continue tout droit.

ScHinZe

« Tu peux regarder. Personne ne viendra te demander ce que tu fais là. »

Yann

« Et toi, tu fais quoi, ici ? »

« Moi, c'est ScHinZe. J'entretiens. »

Il le dit comme on donne l'heure. C'est lui qui tient le fil de la maison. Il ne la dirige pas, il l'entretient, et il tient beaucoup à ce que ce ne soit pas le même mot.

« Ici, celui qui pratique est celui qui balaie. Ça vaut pour tout le monde, et ça commence par moi. Ce n'est pas une punition, ni une leçon d'humilité. En balayant, tu vois où le sol s'use. Et là où le sol s'use, tu sais ce que les gens font vraiment. Aucun rapport ne te le dira aussi bien. »

Page 3La question

Yann seul dans la salle, en veste verte, sac à l'épaule, qui regarde autour de lui.

Il n'a pas lâché son sac. Il le garde à l'épaule, comme on garde son manteau chez des gens qu'on ne connaît pas, et il pose la question qu'il est venu poser sans le savoir.

Yann

« Tu vas me faire remplir des papiers ? »

On ne lui répond pas tout de suite. Quelque part, le balai continue.

« Au judo, il y en avait trois. Ma mère a signé le deuxième deux fois, il a fallu tout recommencer, et pendant ce temps-là je regardais les autres sur le tapis. »

ScHinZe

« Ici, non. » Il ne se montre toujours pas.

Yann près de la galerie ouverte sur les pins, qui se retourne vers la salle.
Yann

« M'inscrire, alors ? Revenir toutes les semaines ? Amener des copains ? »

Trois questions d'affilée. Il ne croit pas encore à la première réponse, alors il en essaie d'autres, comme on secoue une porte pour vérifier qu'elle est vraiment ouverte.

ScHinZe

« Non plus. »

Yann debout au milieu de la salle, bras ballants, le visage perdu.

Il s'arrête au milieu de la salle, les bras ballants. Il ne boude pas. Il ne comprend pas, sincèrement, et tout son visage le dit.

Yann

« Tout le monde veut que je revienne. Le judo, l'école, le club de foot. Le type de la piscine m'a même donné une carte à tamponner. »

Il cherche la suite.

« Toi, non. »

Et puis, tout petit :

« Pourquoi ? »

ScHinZe accroupi tend le manche du balai à Yann, qui le prend à deux mains.

ScHinZe s'accroupit pour être à sa hauteur et lui tend le manche du balai à deux mains, comme on passe un outil, pas comme on donne un ordre. Les mains de Yann se referment dessus avant qu'il ait décidé quoi que ce soit.

ScHinZe

« Ça, c'est une très bonne question. Garde-la dans ta poche, et ne la perds pas. »

Yann

« Tu réponds pas ? »

« Non. Pas parce que c'est un secret. Parce qu'une réponse que je te donnerais aujourd'hui, tu l'aurais oubliée avant ce soir. Un jour tu y répondras tout seul, et celle-là, tu la garderas. »

Il se relève.

« En attendant, tiens. Le balai va avec la maison. »

Cette question ne sera pas refermée. Ni à la page suivante, ni à la dernière.

Page 4Le sens de la salle

ScHinZe ouvre la main vers l'alcôve du fond, où est posé un portrait ancien. Yann regarde.

La visite commence par le haut. Au fond de la salle, une alcôve, un portrait ancien, un rouleau, et autour, du bois nu sur toute la largeur du mur.

ScHinZe

« Là-bas, c'est le haut du lieu. Le kamiza. On le salue en entrant, et on n'y accroche rien. »

Yann

« C'est qui, sur la photo ? »

« Celui par qui les gestes sont arrivés jusqu'ici. Ce qu'on en sait tient dans cette salle, et c'est bien assez. »

Il laisse Yann regarder, et le mur ne dit rien de plus.

« Tu remarqueras qu'il n'y a rien d'autre. Pas de diplôme, pas de coupe, pas de photo de groupe. Un mur qui montre tout ne montre plus rien. Celui-là, on le garde pour une seule chose. »

ScHinZe, bras tendu, montre l'autre bout de la salle.

Puis il se retourne et montre l'autre bout.

ScHinZe

« Et ici, c'est le bas. Le shimoza. La place de ceux qui commencent. »

Rien ne le signale : un coin de tapis près de la porte, plus pâle que le reste, la trame râpée.

« Regarde le tapis, juste là. C'est l'endroit le plus usé de toute la salle, et de loin. Ce n'est pas un hasard. C'est là qu'on passe le plus de temps, et c'est là que le vrai travail se fait. »

L'usure d'un sol dit la vérité sur une maison mieux que n'importe quel discours. Ici, elle est en bas.

Yann, de dos, seul au milieu de la grande salle, entre les deux bouts.

Il reste seul au milieu, à égale distance des deux bouts. Il regarde vers le haut, puis vers le bas, et il pose la seule question qui l'intéresse vraiment.

Yann

« Et moi, je commence où ? »

Derrière lui :

ScHinZe

« En bas. Tout le monde commence en bas. »

ScHinZe accroupi au bas de la salle, souriant. Yann debout devant lui.

Quand il se retourne, ScHinZe a descendu toute la salle et s'est accroupi au shimoza, à la place des débutants, parfaitement à son aise.

Yann

« Même toi ? »

ScHinZe

« Surtout moi. C'est d'en bas qu'on voit le mieux toute la salle. »

Il a les coudes sur les genoux. Il regarde le haut du lieu comme on regarde un paysage qu'on connaît par cœur et qu'on vérifie quand même.

« Et puis on n'en sort jamais vraiment. On croit qu'on monte. On prend l'habitude d'être en haut, on arrête de regarder ce qui se passe derrière soi, et un matin on redescend, et on découvre que le sol a bougé pendant qu'on ne regardait pas. »

Page 5Ceux qui sont là

La salle au travail : une femme en kimono gris à un meuble bas, un vieil homme agenouillé, une jeune femme à la ceinture verte en garde, un homme penché sur une table au fond.

Il ne les avait pas vus en entrant. Ils étaient là pourtant, chacun à sa tâche, et pas un seul ne s'est retourné pour voir le nouveau.

Yann

« Ils sont toujours là ? »

ScHinZe

« Du premier jour au dernier. Ils ne sont pas venus pour toi, tu sais. »

Il laisse passer un temps.

« Et ils ne partiront pas à cause de toi non plus. C'est exactement ça qui permet de s'appuyer dessus. Le jour où tu rates tout, ils sont là. Le jour où tu réussis, ils sont là aussi. Et ni l'un ni l'autre ne change leur journée. »

Chacun, ici, tient une chose et une seule, et aucun ne tient celle du voisin. C'est tout le secret de la maison. Il n'y en a pas d'autre.

ScHinZe présente d'un geste : un homme en kimono noir et lunettes noires, une femme blonde assise qui dessine, la jeune femme à la ceinture verte en garde, un homme au fond.

ScHinZe fait les présentations à sa façon, d'un geste de la main, sans un prénom.

ScHinZe

« Celui-là veille. Celle-là dessine. Celle-là recommence tant que ce n'est pas juste. »

Le premier porte des lunettes noires à l'intérieur et une tenue sombre, et il n'a pas bougé d'un centimètre depuis que Yann est entré. La deuxième, assise, trace au crayon sans lever les yeux. La troisième refait le même appui pour la dixième fois.

« Et celui-là, au fond, compte. »

L'homme au bandeau sur l'œil, assis en tailleur, un boulier sur les genoux. Il ne lève pas la tête.

Celui qui compte a un bandeau sur l'œil, un boulier sur les genoux, et il n'a pas levé la tête. Il répond quand même, de l'autre bout de la salle.

Nicolas

« Tout. Les katas commencés, les katas finis. C'est l'écart entre les deux qui coûte. »

Yann se retourne d'un bloc.

Yann

« Il a entendu, d'ici ?! »

ScHinZe

« Il entend surtout ce qui coûte. Le reste, il le laisse passer. »

Il s'appelle Nicolas. Il ne juge personne et ne décide de rien : il tient les chiffres, et il les dit tout haut au moment où ça dérange. C'est un métier à part entière.

Page 6La carte postale

ScHinZe tend une carte blanche à Yann, qui la prend du bout des doigts.

ScHinZe lui tend une carte postale. Yann la prend du bout des doigts, la retourne, la retourne encore. Blanche des deux côtés. Pas de photo, pas de lignes, pas même le petit carré pour le timbre.

Yann

« C'est quoi ? Elle est vide. »

ScHinZe

« C'est ta seule question d'entrée. Il n'y en a pas d'autre, et personne ne la lira jamais. »

« Personne ? »

« C'est exactement pour ça qu'elle est à toi. Le jour où quelqu'un d'autre la lit, tu écris pour lui et plus pour toi, et elle ne vaut plus rien. »

ScHinZe debout, tourné vers la galerie ouverte sur les pins.

Il ne se met pas en face. Il se tourne vers les pins, du même côté que Yann, comme quelqu'un qui confie un travail et pas comme quelqu'un qui donne un ordre.

ScHinZe

« Écris-toi une carte postale. Tu la dates d'un matin dans cinq ans. Un matin où tu te lèves, et où c'est un bon matin. »

Il parle à la forêt plutôt qu'à Yann.

« Raconte-le pour de vrai. Où tu es, ce que tu fais, ce que tu entends par la fenêtre. Et ce qui a disparu de ta vie sans te manquer : ça, c'est la partie que les gens oublient toujours, et c'est la plus utile. »

Yann

« Comme un vœu ? »

« Non. Je ne te demande pas un objectif. Un objectif, ça se rate ou ça se dépasse, et dans les deux cas ça ne t'apprend rien. Un matin, ça se reconnaît. »

Puis, après un temps :

« Prends le temps qu'il faut. Personne ne regarde. »

Yann brandit la carte blanche, l'autre main levée, en pleine protestation.
Yann

« Cinq ans ?! Mais ce soir, déjà, je sais pas ce que je fais. »

Il agite la carte comme une pièce à conviction.

« Et si je me trompe ? Si dans cinq ans je veux plus du tout ça ? Ce sera écrit, et ce sera faux. »

Yann à genoux sur le plancher, qui écrit, le bras replié sur la carte.

Il finit par s'agenouiller et écrire à même le plancher, le bras replié sur la carte comme sur une copie qu'on ne veut pas laisser voir. On ne verra jamais un seul mot.

ScHinZe

« Alors tu l'auras écrit, et tu le sauras. Très peu de gens savent ça d'eux-mêmes. Encore moins l'ont écrit avant de l'oublier. »

Le crayon avance, s'arrête, repart.

« Les gens disent mal ce qu'ils veulent. Ils disent des mots qu'ils ont entendus ailleurs : réussir, avancer, être bien. Mais ils décrivent très bien un endroit où ils aimeraient être. Et ça, ça ne ment pas. »

Ce qu'il écrit ce matin-là, personne ne le lira. Ni l'homme au balai, ni la femme au kimono gris qui attend déjà à côté, ni toi.

Page 7La verrière

La femme au kimono gris tient la carte à deux mains. Yann la regarde.

La femme au kimono gris tend la main, et il lui donne la carte sans réfléchir, ce qui l'étonne lui-même. Elle la tient à plat sur ses deux paumes, comme on porte quelque chose de fragile, et elle ne la lit pas.

Elle s'appelle Anna. Elle tient l'ordre invisible de la maison : ce qui entre, ce qui attend, et surtout ce qui ne sort jamais d'ici. Elle range peu. Elle jette encore moins.

Yann

« Tu vas la ranger dans un tiroir ? »

Anna

« Un tiroir, c'est un endroit où les choses attendent qu'on les oublie. »

Elle se met en marche.

« On ne range pas une graine. On la plante. »

La verrière découverte depuis la salle : verre et bois, tables de rempotage, lumière verte. Personne.

Au bout du couloir, une pièce que rien n'annonçait. Du verre et du bois, de la lumière verte, des tables de rempotage et de la terre nue qui attend.

Yann

« Oooh. »

Anna

« Personne ne dit jamais qu'elle est là. On ne la montre pas pendant la visite, on ne l'écrit sur aucun papier. On tombe dessus, comme toi. Et c'est très bien comme ça. »

Anna à genoux devant un bac de terre, qui y couche la carte.

Elle s'agenouille devant un bac de terre, y couche la carte et referme la terre dessus du plat des doigts, sans tasser.

Anna

« Ton intention de départ. À l'abri. »

Yann

« Pour quoi faire ? »

« Pour le jour où tout le monde aura oublié pourquoi on travaille. Ça arrive plus souvent qu'on croit, et jamais d'un coup. On s'occupe, on avance, on est content de soi, et six mois plus tard plus personne ne sait dire à quoi ça servait. Ce jour-là, on vient ici, et on relit. »

Yann penché sur une vitrine de plantes, le nez contre le verre. Anna, derrière, le regarde lui.

Il se penche sur la vitre, le nez presque contre, à guetter quelque chose qui ne bougera pas. Anna est restée derrière lui. Elle ne regarde pas la terre. Elle le regarde, lui.

Yann

« Et ça pousse en combien de temps ? »

Anna

« Ça, ce n'est pas elle qui pousse. Elle ne bougera plus jamais : elle restera exactement ce que tu as écrit ce matin. »

Elle attend qu'il se retourne.

« C'est toi qui pousses. Et le jour où tu la reliras, ce n'est pas elle qui aura changé. »

Page 8Pas de programme

Yann en kimono blanc, ceinture blanche, qui tire sur son nœud au milieu de la salle.

Entre cette image et la précédente, il s'est passé assez de temps pour que la lumière change de côté et que ses baskets trouvent leur place dans la rangée. Il est en kimono blanc, la ceinture blanche nouée trop court. Personne n'a fait de cérémonie. Personne n'a demandé s'il revenait.

Il est revenu.

Il tire sur son nœud.

Yann

« Bon. Et le programme, alors ? Les ceintures, les niveaux, ce qu'il faut savoir pour passer. »

Il regarde les murs, par habitude.

« Il doit bien y avoir une feuille quelque part. Même petite. Même sur une porte. »

ScHinZe, bras grands ouverts, paumes vides, devant le bois nu.

ScHinZe écarte les bras, paumes vides. Derrière lui, là où un club afficherait son programme, du bois nu du sol au plafond.

ScHinZe

« Pas de feuille. Pas de programme, pas de niveaux à cocher. »

Yann

« Rien ? »

« Il y a ta graine. C'est elle qui décide de ce qui monte sur le tapis. Pas moi, et pas une liste que quelqu'un a tapée il y a dix ans pour une salle qui n'était pas celle-ci. »

Yann, en veste verte, bras croisés, seul dans la salle.

Il croise les bras. Il ne boude pas : il n'est pas convaincu, et ce n'est pas pareil. Il attend une vraie réponse, et il est prêt à attendre longtemps.

Yann

« C'est une graine de quoi, au juste ? Parce que dit comme ça, ça veut rien dire. »

ScHinZe

« De ce que tu as écrit sur la carte. Tout ce qu'on fera ici devra servir l'endroit d'où elle est partie. »

Il ne se justifie pas davantage. Il ajoute seulement :

« Et le jour où on te proposera quelque chose qui ne sert pas cet endroit-là, tu auras le droit de dire non. Même si c'est moi qui le propose. Surtout si c'est moi. »

Yann en kimono, qui baisse les yeux sur sa ceinture blanche.

Il baisse les yeux sur sa ceinture, les deux pans inégaux, et il la renoue. Mal, encore. C'est un contrat qui se signe avec un nœud.

Yann

« D'accord. »

Puis, parce qu'il est honnête :

« Mais je veux la ceinture quand même. Je préfère le dire tout de suite, comme ça c'est dit. »

ScHinZe

« Ça tombe bien. Elle se mérite exactement pareil. Personne ne te la donnera. Et personne ne te la retirera non plus. »

Page 9Le droit de rater

La jeune femme à la ceinture verte, seule, bras tendu en garde, qui travaille.

Sur le tapis, la jeune femme à la ceinture verte travaille seule, et personne ne la regarde. Elle frappe, elle s'arrête, elle regarde ses pieds.

Nia

« Ah non. Le talon décolle encore. »

Elle revient à son point de départ sans soupirer.

« Et le genou avant pas assez plié. Bon. Je reprends depuis le début, c'est plus simple que de rattraper au milieu. Si je rattrape, je garde le défaut sans m'en apercevoir. »

Elle s'appelle Nia. Elle porte le geste juste, et elle ne corrige personne : elle se corrige, devant tout le monde, à voix haute. C'est comme ça que les autres apprennent.

Yann en kimono et Nia, debout côte à côte, qui se parlent.

Il s'est approché, sans monter sur le tapis.

Yann

« Ça a été dur à avoir, la ceinture verte ? »

Nia

« Long. C'est pas pareil. »

Elle reprend sa garde en parlant ; elle ne s'arrête pas pour lui répondre.

« J'ai répété pendant des semaines des gestes qui ne servaient à rien. Je le savais, et je les répétais quand même. Et un matin, ils ont servi. On ne voit jamais le jour où on progresse, c'est ça qui est pénible. »

Elle sourit, pour elle.

« C'est comme un bocal de kimchi. Tu n'ouvres pas tous les jours pour vérifier où il en est. Tu attends, et un matin c'est prêt. »

Yann seul, debout dans la salle, le regard ailleurs.

Il se tait un moment. Ce n'est plus la même question que tout à l'heure, et sa voix le dit avant les mots.

Yann

« Et si on rate tout ? »

Nia s'arrête, pour la première fois.

Nia

« Tout comment ? »

« Genre vraiment tout. Du début à la fin. Et il reste rien. »

ScHinZe, adossé à un poteau, montre du bras la verrière qu'on voit par l'ouverture. Yann regarde dehors.

C'est ScHinZe qui répond, adossé au poteau de l'ouverture. Il tend le bras vers le dehors, où l'on devine le toit de verre de la serre entre les pins.

ScHinZe

« Alors tu retournes à la serre. Tu reprends ta graine, et tu replantes. »

Yann

« Et la plante ? »

« La plante peut mourir. Ça arrive, et ça arrivera, une fois ou deux, c'est à peu près sûr. La graine, elle, est à l'abri. C'est précisément pour ça qu'on l'y met le premier jour, et pas le jour où ça va mal. »

On ne met pas une chose à l'abri quand l'orage arrive. On l'y met le matin où tout va bien, et c'est le seul matin où l'on n'y pense jamais.

Page 10Aller lentement

Nia debout, calme, au bord du tapis, les mains le long du corps.

Nia est revenue au bord du tapis. Elle prend sa position de départ, s'immobilise, et recule d'un pas au lieu d'avancer.

Nia

« Le kata attendra. Mes appuis ne tiennent pas, et un kata sur des appuis mous, ça ne tient pas non plus. »

Le tapis entier est libre devant elle. Rien ne l'empêche, sauf elle.

« Je redescends aux kihons. Quand ils tiendront debout sans moi, j'attaquerai le kata, et il sera prêt en trois jours au lieu de trois mois. »

Yann au fond de la salle, bras écartés, indigné.

Il bondit, les bras écartés, sincèrement indigné.

Yann

« Mais tu sais déjà les faire ! Pourquoi tu refais les mêmes gestes ?! »

Elle ne se retourne pas.

Nia

« Un kata, c'est que des kihons mis bout à bout. Si un seul est mou, tout s'écroule. Et tu ne sais même pas lequel : tu passes ta soirée à refaire l'ensemble en cherchant où ça coince. »

Elle refait l'appui. Le même, exactement.

« Pour aller vite, il faut d'abord apprendre à aller lentement. »

Yann en kimono, immobile, tourné vers la galerie ouverte.

Il ne dit plus rien. Il regarde la porte par laquelle il est entré. Elle est toujours ouverte. La bande de lumière qu'elle laisse passer a traversé la salle avec la journée, et personne n'est venu la fermer.

Personne n'a surveillé cette porte, personne n'a compté qui entrait. La maison préfère risquer de perdre quelque chose plutôt que d'apprendre aux gens à demander la permission.

Yann, en veste verte, pose son sac contre le mur. ScHinZe, debout, ne le regarde pas faire.

Le soir, revenu en civil, il pose son sac contre le mur. Il le pose droit. Il le recale même un peu.

Yann

« Je reviens demain. Je peux laisser mon sac ici ? »

ScHinZe

« Tu peux. »

« Et si je reviens pas ? »

ScHinZe ne regarde pas le sac.

« On te le garderait quand même. Et la porte sera ouverte. »

Il n'a pas dit qu'il s'inscrivait. Il a laissé son sac, ce qui revient au même, et engage davantage.

ACTE II · LA MAISON QUI RESPIRE

Page 11L'idée de la nuit

Yann entre en courant, en veste verte, chaussures aux pieds, un papier plié dans la main.

Il revient le lendemain, et il revient en courant. Il a un papier plié dans le poing, et il parle avant d'avoir fini d'entrer.

Yann

« J'ai eu une idée cette nuit. Une vraie. Pas une idée de trois heures du matin qui s'écroule au petit déjeuner. »

Il ne s'arrête pas pour respirer.

« Je me suis relevé, j'ai allumé, j'ai écrit trois lignes et je me suis recouché. Et ce matin, ça tenait encore. Je veux apprendre le kata avec le saut. Celui où on tourne en l'air, et où on retombe en garde, et… »

L'homme en kimono noir et lunettes noires, le bras tendu vers les pieds de Yann. Yann, coupé net, la bouche encore ouverte.
Konrad

« Chaussures. »

Un seul mot, et un bras tendu vers le bas. L'homme en noir n'a pas élevé la voix, il n'a pas soupiré, il n'a même pas regardé le papier. Il a regardé les pieds.

Il s'appelle Konrad. Il tient ce qui ferme : les portes, les gardes, tout ce qu'on laisse ouvert sans y penser. Il vouvoie tout le monde, les enfants compris, et il ne dit jamais rien deux fois.

Yann, sac au dos, baisse les yeux sur ses chaussures crottées.

Il baisse les yeux. Deux empreintes de boue le suivent depuis la porte, bien nettes sur le bois ciré.

Yann

« Oups. »

Il ne rentre pas la tête dans les épaules. Il n'a pas l'air puni : il a l'air bête, ce qui n'est pas pareil, et ça se répare.

« Je recommence. Dehors. »

Page 12Le seuil

Sur la galerie, une planche basse de bois : un mot plié, une enveloppe, un caillou.

Juste après la porte, sur la galerie, il y a une planche de bois posée bas. Dessus traînent un mot plié, une enveloppe et un caillou. Pas de casier, pas d'étiquette, pas de fente. Rien de solennel.

ScHinZe passe.

ScHinZe

« Tout entre par là. Les mots, les idées, les cailloux. Ton papier aussi. »

Yann

« Même mon idée ? Elle est bien, pourtant. »

« Surtout une bonne idée. C'est celle-là qu'on serait tenté de faire passer devant. Et le jour où l'on commence à choisir qui passe devant, il n'y a plus de seuil du tout. »

Yann laisse tomber son papier froissé dans un bac de bois. Anna, un tablier blanc noué sur son kimono, le regarde faire.

Il lâche son papier dans le bac. Il est froissé, il a dormi dans sa poche, et il atterrit à côté d'une enveloppe parfaitement plate.

Yann

« Même tout froissé ? »

Anna

« Surtout tout froissé. »

Elle a noué un tablier sur son kimono ; le matin, elle relève le seuil avant tout le reste.

« Un seuil où il faudrait arriver bien coiffé, plus personne ne le franchit. Les gens gardent leur idée, ils se disent qu'ils la mettront au propre, et elle reste dans leur poche jusqu'à ce qu'ils l'oublient. Un seuil que personne ne franchit, c'est juste une planche. »

Anna, de dos, fait glisser un panneau pour sortir.

Elle s'en va, déjà, la main sur le panneau.

Yann

« Même une idée géniale, elle attend ? »

Anna

« Les idées géniales savent attendre jusqu'au matin. Les autres aussi, d'ailleurs. » Elle ne se retourne pas.

Ce qui arrive la nuit est ramassé au matin, dans l'ordre où c'est arrivé. Aucune idée n'a jamais doublé une autre ici. Ce n'est pas par principe : personne n'a jamais trouvé de bonne raison de le faire.

Page 13La nuit

La nuit. Sous une seule lanterne, Konrad assis en tailleur écrit sur un papier. Dehors, les pins dans le bleu.

La nuit, quelqu'un veille. Pas pour surveiller : pour que rien de ce qui arrive tard ne se perde.

Une seule lanterne est allumée. Konrad est assis dessous, les jambes croisées, et il écrit. Il n'a pas enlevé ses lunettes noires, et personne ne sait s'il les enlève jamais.

Konrad debout pose un papier sur la planche basse du seuil. Une petite lanterne au sol.

Il se lève, il pose le mot sur le seuil, à côté des autres, et il ne le pose nulle part ailleurs. Pas sur le bureau, pas sur le tapis. Sur le seuil, comme tout le monde.

Il ne réveille personne. Il ne signe rien. Ce qui se répare avant qu'on l'ait remarqué ne coûte jamais une réunion.

Page 14Le bureau

Au matin, Anna à son comptoir de bois, devant des casiers, trie une pile de papiers.

Le matin, Anna remonte du seuil avec le petit tas de la nuit et le pose sur son comptoir. Derrière elle, des casiers ; devant elle, rien d'autre que ce qui vient d'arriver.

Anna

« Bon. Voyons ce que la nuit a laissé. »

Elle soulève le premier papier.

« Un mot de Konrad. Une enveloppe. Un caillou. » Elle retourne le caillou, le repose. « Le caillou, on verra plus tard. »

Anna, un papier en main, l'air perplexe : trois points d'interrogation au-dessus de sa tête.

Elle tient un papier à bout de bras, et elle se pose les trois questions, toujours les mêmes, toujours dans cet ordre.

Anna

« C'est quoi ? Est-ce qu'on le fait ? Qui le porte ? »

Yann est accoudé au comptoir, le menton à hauteur du bois.

Yann

« Pourquoi pas une quatrième ? »

« Parce que le jour où j'en pose une quatrième, c'est que je décide à la place de quelqu'un. Et ce n'est pas mon métier. »

Le tri du matin ne juge pas les idées. Il leur donne un nom, une réponse, et quelqu'un. Ce qui n'a pas de porteur ne monte pas, même si tout le monde trouve ça très bien.

Anna noue une étiquette à un papier. Yann, à côté, sourit jusqu'aux oreilles.

Elle noue une petite étiquette de bois à son papier défroissé. Il ne la quitte pas des yeux.

Yann

« Il a un nom ! »

Anna

« Un nom. Et quelqu'un qui le porte. »

Elle lui tend le papier.

« Toi. »

Anna près d'une table, un autre papier posé. Yann la regarde.

Elle pose un autre papier sur une étagère basse, où quelques-uns dorment déjà, bien à plat. Elle ne le froisse pas, elle ne le jette pas.

Yann

« Et celui-là ? »

Anna

« Il attendra son heure. Ou il mourra tranquille, sur cette étagère, sans que personne lui en veuille. »

Elle ajuste la pile d'un doigt.

« Les idées savent mourir. C'est même ce qui rend les vivantes sérieuses. Si rien ne meurt jamais, tout traîne, et à la fin plus personne ne sait ce qui est en cours et ce qui est abandonné depuis deux ans. »

Page 15L'accueil n'enseigne pas

Anna derrière son comptoir, une main ouverte vers la salle. Yann, penché sur le comptoir.

Le secrétariat, c'est ce long comptoir de bois, et de l'autre côté, le tapis. Yann s'est penché par-dessus pour voir ce qu'elle écrit.

Yann

« Et toi, tu t'entraînes ? Ou tu restes toujours de ce côté du bois ? »

Anna

« Je m'entraîne, oui. Mais pas ici. Ici, on ne s'entraîne pas : on prépare l'entraînement. »

Elle ouvre la main vers la salle.

« Les fiches, les horaires, qui vient, qui manque, quel tapis est libre à quelle heure. Quand tout ça est en ordre, tu traverses et tu n'y penses plus. C'est à ça que sert ce bout de bois. »

Quelqu'un, au fond, demande à haute voix si son poing part comme ceci ou comme cela. Anna ne se retourne pas.

« Le cours de dix heures, avec Nia. Le geste, c'est là-bas. »

Anna et Yann face à face, elle les mains jointes, lui la tête levée.
Yann

« Tu sais pas faire ? »

Anna

« Je sais faire beaucoup de choses. Ce n'est pas la question. »

Elle joint les mains, comme chaque fois qu'elle va dire quelque chose d'exact.

« Au comptoir, j'enseigne mal. Je n'ai pas le temps, je n'ai pas le tapis, et je réponds debout entre deux autres choses. Et pendant que j'enseigne mal, celui qui attendait derrière repart. Il ne le saura jamais. Moi non plus, d'ailleurs. »

Une file de cinq personnes à un guichet, serrées, et au fond, le tapis complètement vide.

Il ferme les yeux une seconde, et il voit la chose comme elle serait : une file au comptoir, des gens serrés les uns derrière les autres, quelqu'un qui montre un geste entre deux papiers, et au fond, le tapis, parfaitement vide.

Yann

« Si elle apprenait le geste ici, tout le monde attendrait là. Et le tapis serait vide. »

Il rouvre les yeux.

« C'est un aiguillage, en fait. C'est pas un guichet. »

Un endroit qui aiguille bien ne se voit pas. On croit qu'il ne sert à rien, jusqu'au jour où il n'est plus là.

Page 16La maison qui respire

Anna plie des kimonos blancs sur une table basse, dans une pièce à part.

Anna plie des kimonos sur une table, dans la petite pièce derrière le comptoir. Elle les plie en trois, toujours le même pli.

Anna

« Ça, c'est mon métier propre. La vie de la maison. »

Yann

« Le linge ? »

« Le linge, les clés, les papiers, tout ce qui fait que les autres n'ont pas à y penser. » Elle lisse un col du plat de la main. « Et ça ne monte jamais sur le tapis. Jamais. Même quand ça me fait faire dix mètres de plus, je longe. »

Yann entre sur le tatami, un panier de linge dans les bras. Anna, la main levée, le visage saisi.

Il a pris le panier. Il voulait aider. Il traverse le tapis en ligne droite, parce que c'est plus court.

Anna

« PAS DE LINGE SUR LE TATAMI ! »

C'est la seule fois qu'on l'entendra crier.

Il s'arrête net, le panier contre le ventre. Il réfléchit très vite.

Yann

« Je testais. »

Une petite cloche de bronze au mur, près de la porte. Yann la regarde, étonné. Personne à côté.

La cloche sonne. Il n'y a personne à côté, personne à trois mètres, et la corde ne bouge pas.

Yann

« Qui l'a sonnée ? »

ScHinZe

« Personne. Elle sait l'heure. » La voix vient de la salle.

Le soir. Yann, près d'un pilier, regarde la salle où un panneau glisse tout seul.

Le soir, les lampes s'allument, et au fond, un panneau coulissant se ferme à mi-course, sans personne pour le pousser.

Yann

« Et les lampes du soir ? Et les portes, la nuit ? Il y a bien quelqu'un qui passe ? »

ScHinZe

« Pareil. La maison s'occupe d'elle-même pendant qu'on pratique. »

Il regarde encore un moment.

« Elle est vivante, ta maison. »

Ce qui s'occupe de la maison pendant qu'on travaille n'est jamais nommé dans ce livre. On en voit l'effet à chaque page, et la cause à aucune.

Page 17Trois coups d'œil

À l'aube, un vieil homme aux cheveux blancs, kimono blanc et ceinture noire, debout sur la galerie, face aux pins dans la brume.

Il y a un vieil homme debout avant la cloche. Cheveux blancs, kimono blanc, ceinture noire, les pieds nus sur la galerie, face aux pins encore gris. Yann est arrivé tôt pour être le premier, et il ne l'est pas.

Yann

« Tu es levé depuis quand ? »

Pas de réponse. Le vieil homme regarde la forêt comme si elle allait dire quelque chose.

Il s'appelle Satoru. Il est le seul ici que personne n'a jamais vu arriver. Il regarde, il pèse, et il dit ce qu'il voit sans jamais dire quoi en faire.

Satoru, une main au menton, qui se tourne à demi vers la salle.

Il finit par se tourner à demi, une main au menton.

Satoru

« La boîte aux lettres. Le secrétariat. Le tatami. Dans cet ordre, chaque matin. »

Yann

« Pourquoi dans cet ordre ? »

« Ce qui arrive, ce qui se trie, ce qui se fait. Jamais le kamiza en premier : le mur d'honneur montre ce qu'on a bien voulu y mettre. La boîte, elle, déborde ou elle est vide, et ça se voit depuis la porte. »

Yann, en veste verte, qui s'éloigne en comptant pour lui-même, très concentré.

Il repart en comptant sur ses doigts, pour lui.

Yann

« Boîte. Secrétariat. Tatami. Et le mur en dernier, parce qu'il ment. »

Satoru

« Il ne ment pas. Il choisit. C'est différent. Tu comprendras la différence le jour où tu y mettras quelque chose. »

Un temps.

« J'observe que tu apprends vite. »

Page 17bisCelui qui pousse la porte

L'entrée. Un gros sac de montagne posé de travers, corde et piolet dessus. Deux chaussures d'approche jetées à côté d'une rangée de sandales parfaites. Yann, accroupi, regarde le sac.

Ici, les chaussures se rangent contre le mur, en ligne, les talons au même endroit. Personne ne l'a jamais écrit sur un panneau, et personne n'a jamais eu besoin qu'on le lui dise deux fois.

Sauf ce matin. Contre le mur, un sac de montagne énorme, posé de travers, encore mouillé, une corde et un piolet accrochés dessus. Et à côté de la rangée parfaite, deux grosses chaussures jetées n'importe comment. Yann s'est accroupi devant le sac comme on s'accroupit devant un animal endormi.

Yann

« Il est à qui, ce sac ? »

ScHinZe

« Ah. »

Il regarde les chaussures, pas le sac.

« Tu vois la rangée bien droite, et les deux qui sont tombées à côté ? Ça fait vingt ans que je range les siennes derrière lui. Vingt ans que je les remets dans l'axe en passant, sans y penser, comme on ramasse un torchon. Et puis un jour j'ai arrêté. Pas parce que ça m'énervait. Parce que j'ai compris que la rangée bien droite, c'était moi, que les deux qui traînent, c'était lui, et qu'il n'y avait rien à corriger là-dedans. »

« Il est là, alors ? »

« Il est là. »

Au milieu du tapis, un homme sec en veste noire, bandeau noir sur le crâne rasé, lunettes, les bras écartés. Autour, ScHinZe, Anna et deux autres relèvent la tête.

Au milieu du tapis se tient un homme sec, le crâne rasé sous un bandeau noir, des lunettes, une veste ouverte. Autour de lui, tout le monde est en kimono ; lui est en veste de ville, et il écarte les bras comme s'il rentrait chez lui.

cYpHeR

« Salut les nazes. »

Deux personnes sourient avant même d'avoir levé la tête.

« Bougez pas, je fais que passer. J'ai laissé mes chaussures dehors, hein, j'ai vu le panneau. » Il se reprend. « Bon, j'ai pas vu le panneau. J'ai vu la tête de la dame quand j'ai posé un pied sur le tapis. »

Anna

« Je n'ai rien dit. »

« T'as pas eu besoin, couillon. »

L'homme au bandeau, une main sur la nuque, l'air navré. ScHinZe, bras croisés, sourit en coin. Yann, accroupi entre eux, regarde l'un puis l'autre.

Il fait le tour de la salle du regard, une main sur la nuque, l'air navré d'un type qui visite l'appartement d'un ami qui s'est rangé.

cYpHeR

« Alors ça y est. Il l'a finie, sa cabane. Sept pièces, un cahier pour noter qui fait quoi, et cinq mots en japonais pour dire “on commence” et “on s'arrête”. »

ScHinZe a croisé les bras. Il sourit en coin et ne dit rien.

« Non mais c'est beau, hein. J'dis pas. Y a un endroit pour ce qui arrive, un endroit pour ce qui se prépare, un endroit pour ce qui se fait, et même un endroit pour ce dont on est content. Moi j'ai un sac, et dedans y a tout ce que je possède. » Il hausse les épaules. « C'est juste que je l'ai connu à quinze ans, ce type. Et à l'époque, il rangeait rien du tout. »

ScHinZe

« J'ai changé. »

« Quatre, au fait. »

« Quatre quoi ? »

Gros plan sur l'homme au bandeau, sérieux, quatre doigts levés.

Il a arrêté de sourire. Il lève quatre doigts, et c'est la seule fois de la matinée où il est parfaitement sérieux.

cYpHeR

« Quatre fois que tu la refais, cette baraque. Tu dis toujours trois. Tu le dis même aux gens, que tu l'as refaite trois fois, et t'y crois. Y a eu celle du garage, celle que t'as jetée en février, celle d'avant l'été, et celle-là. Quatre. »

Il baisse la main.

« Je compte, moi. J'ai que ça à foutre, là-haut. Toi tu bâtis, moi je compte : c'est comme ça qu'on s'est réparti le boulot, en cinquième. »

Dans cette maison, on tient qu'une affirmation sur l'état d'une chose vaut ce que vaut la mesure qui la porte. Celui qui vient d'entrer n'a jamais lu cette règle. Il est simplement le seul, ici, à n'avoir aucun intérêt à enjoliver.

ScHinZe seul, debout, qui regarde le sol une seconde.

ScHinZe ne répond pas tout de suite. Il regarde le sol, une seconde, puis il hoche la tête sans se vexer.

ScHinZe

« Quatre. »

cYpHeR

« Voilà. » L'autre a retrouvé son sourire. « C'est pas un reproche. C'est même plutôt bon signe, quatre. Ça veut dire que t'as jeté trois trucs qui marchaient pas, au lieu de les repeindre. Le mec qui refait sa baraque une seule fois, en général, c'est qu'il a jamais osé regarder ce qui clochait dedans. »

On a le droit d'essayer, ici, et le droit de se tromper. Ce qu'on s'interdit, c'est de retomber deux fois dans le même trou sans avoir compris le premier.

L'homme au bandeau traverse la salle, le sac sur l'épaule, ses chaussures pendues à la main.

Il est allé chercher son sac. Il l'a déjà sur l'épaule, ses chaussures pendues à l'autre main, et tout le monde a compris avant lui qu'il s'en allait.

cYpHeR

« Bon. La neige est bonne au nord, elle tiendra pas trois jours. J'y vais. »

ScHinZe

« Tu restes pas manger ? »

« Non, j'ai prévu un casse-dalle. »

« Tu as toujours prévu un casse-dalle. »

« Et j'ai toujours raison, tu vois. »

Il dit toujours où il va. Jamais quand il revient.

Assis sur la marche de l'entrée, l'homme au bandeau lace ses chaussures, son sac à côté de lui. Debout, un homme barbu en casquette et col roulé noir, bras croisés, le regarde faire.

Dans l'entrée, il s'assoit sur la marche pour lacer ses chaussures. Debout sur le plancher, un homme barbu le regarde faire, bras croisés, casquette, col roulé noir. Lui non plus ne porte pas la tenue. Ce sont les deux seuls de la maison à ne pas y travailler, et ils se reconnaissent sans qu'on les présente.

cYpHeR

« Et toi, t'es pas en pyjama non plus. T'as la tête de quelqu'un qui a lu les petites lignes. »

Digikyo

« Je les ai écrites. »

« Lui il bâtit, moi je compte. Et toi ? »

« Moi, je réponds que ça tienne. »

« Ben voilà. » Il serre son dernier nœud. « Il est bien entouré, le couillon. »

On l'appelle Digikyo. Il ne dit pas grand-chose, et ce qu'il dit tient.

De dos, dans l'embrasure, sac au dos, l'homme au bandeau lève un bras sans se retourner. Au premier plan, Yann, bouche ouverte.

Il passe l'embrasure, de dos, le sac bien calé, et il lève le bras sans se retourner. Au bout de ce bras, un doigt d'honneur parfaitement décontracté, à hauteur d'épaule.

Yann en reste bouche ouverte. Personne d'autre ne réagit.

Yann montre la porte du doigt, scandalisé. ScHinZe, un plateau de tasses dans les mains, ne s'en émeut pas.

La porte s'est refermée. Yann montre la porte du doigt, scandalisé. ScHinZe, lui, ramasse déjà les tasses sur un plateau.

Yann

« Mais… il m'a fait un doigt ! »

ScHinZe

« Lui ? C'est cYpHeR. C'est un ami. Il passe de temps en temps entre deux expéditions, c'est un peu sa deuxième maison. »

Il pose une tasse sur l'autre.

« Il n'a pas de place au tableau, il ne prend aucun élève, il ne tient aucun registre. Il pousse la porte, il dit ce qu'il a à dire, et il repart. Ça fait vingt ans que ça marche comme ça, et personne ici n'a jamais essayé de lui donner un rôle. Et je te préviens : il exprime son affection au travers de petites vannes aux couleurs du sud. S'il te fait un doigt d'honneur, c'est qu'il t'aime bien. »

« Et si un jour il me dit bonjour normalement ? »

« Là, tu t'inquiètes. »

Yann, seul, regarde un poteau de bois à côté de la porte : une éraflure ancienne, à hauteur d'homme.

Yann reste devant la porte fermée. Il ne sourit pas encore. Il regarde le poteau à côté, où le bois est éraflé, à hauteur d'homme, comme si un sac s'y était appuyé cent fois.

Personne, ce matin-là, ne lui a expliqué qui était cet homme. On lui a dit ce qu'il était pour la maison, et on est passé à autre chose.

L'éraflure, elle, était là bien avant lui. Ce n'est pas un rouage de cette maison. C'est ce qui empêche les rouages de tourner à vide.

Page 18En bas

Yann en kimono tend un papier à Nia, qui l'accueille en souriant, près de l'alcôve.

Son papier a un nom, une étiquette et un porteur. Il le tend à Nia comme on tend un ticket.

Yann

« Anna m'a dit de venir te voir. »

Nia

« Bienvenue en bas. » Elle a les joues rouges, elle transpire déjà. « C'est ici qu'on transpire. Tout ce qui monte sur le tapis est passé par là. Tout, sans exception. Moi comprise, et pas plus tard que ce matin. »

Nia seule, en garde, le poing tendu, dans un grand vide.

Elle se met en garde, et elle ne fait qu'une chose. Une frappe. Puis rien. Puis un déplacement. Puis rien. Puis un blocage.

Nia

« Une frappe seule. Un déplacement seul. Un blocage seul. Ça s'appelle les kihons. Le geste tout nu, sans avant et sans après. »

Elle reprend sa garde.

« C'est plus dur qu'on croit, parce qu'il n'y a rien pour se rattraper. Quand tu enchaînes, un geste mou passe inaperçu, porté par celui d'avant. Tout seul, il ne passe pas. Et un kata, c'est que des kihons bien rangés. C'est tout. Il n'y a pas de secret en plus. »

Yann, en garde, qui frappe dans le vide, appliqué.

Il frappe. Il recommence. Il recommence encore. Dix fois le même geste, et il n'a pas avancé d'un centimètre, et il a le front qui coule.

Yann

« Et quand est-ce que je monte sur le tapis ? »

Nia

« Quand tes appuis tiendront debout sans toi. » Elle ne le regarde même pas.

Page 19Prêt se constate

Yann, bras croisés, menton levé, au bord du tapis.

Quelques semaines ont passé. Il se tient au bord du tapis, bras croisés, menton levé, avec la certitude tranquille de celui qui n'a pas encore essayé. Un de ses pieds est déjà dessus.

Yann

« C'est bon. Je suis prêt. »

Personne ne le regarde. Il le dit plus fort.

« Je le sens. »

Yann en déséquilibre, les bras qui battent, un pied qui part.

Au deuxième temps, l'appui lâche. Le pied ripe, la jambe part de côté, les bras battent l'air, et son visage reste très concentré jusqu'au bout.

Yann

« Whooo… »

Le sol lui coupe la suite.

« … aïe. »

Satoru passe, en marchant, sans tourner la tête.

Satoru traverse la salle au même moment. Il ne s'arrête pas, il ne tourne pas la tête vers le sol, et il ne ralentit pas le pas.

Satoru

« Prêt ne se décrète pas. Prêt se constate. »

Du plancher, une petite voix :

Yann

« … il s'est même pas arrêté. »

Yann par terre, qui rit de lui-même. Nia, accroupie, lui tient la main pour le relever.

Nia s'est accroupie à sa hauteur. Elle tend la main, paume vers le haut, et elle attend qu'il la prenne. Il rit de lui-même, par terre.

Nia

« Constat ? »

Yann

« … constat. »

Elle le relève.

« Tu t'es rattrapé, quand même. Le mois dernier, tu serais tombé deux temps plus tôt, sans rien voir venir. Là, tu as senti que ça partait. Tu as essayé quelque chose, et ça n'a pas suffi. C'est déjà une autre chute. »

Ici, on ne dit pas d'un travail qu'il est prêt. On le constate, ou on ne le constate pas. Et celui qui le constate n'est jamais celui qui l'a fait.

Page 20La salle d'attente pour personne

Nia et Yann, côte à côte, en garde, au bas du tapis. Au sol, des papiers.

Le bas du tapis est occupé. Nia répète, Yann répète à côté d'elle, deux ou trois papiers attendent par terre leur tour. Personne n'est assis. Il n'y a pas un banc dans toute la pièce.

Yann

« Je croyais qu'en bas, on attendait. »

Nia

« Dans une salle d'attente, on patiente. Ici, on prépare. C'est pas le même verbe, et c'est pas la même journée. »

Nia, mains sur les genoux, qui reprend son souffle.

Elle souffle, les mains sur les genoux, entre deux essais.

Nia

« Préparer, c'est déjà pratiquer. La seule différence avec le tapis, c'est que personne ne te regarde. »

Elle se redresse.

« Ça change tout et ça ne change rien. Ça change tout, parce que tu peux rater sans que ça compte. Et ça ne change rien, parce que le geste, lui, ne sait pas qui le regarde. »

Nia et Yann debout côte à côte, face à nous, en sueur.

Ils sont côte à côte, face à la salle, en sueur tous les deux.

Nia

« Regarde nos deux fronts. La différence se voit à l'œil nu, non ? »

Yann

« … le mien coule plus. »

« Ça viendra. »

Page 21La place

Une femme blonde à lunettes, kimono blanc et ceinture noire, salue en quittant le tapis, une fiche à la main.

Sur le tapis, une femme blonde à lunettes finit un kata et salue. Elle ramasse la fiche posée à côté d'elle, la glisse contre sa poitrine, et s'en va vers la porte du fond.

Edith

« Fini. Je l'emporte aux vestiaires, avec toute son histoire. »

Elle s'appelle Edith. Elle tient ce qui se voit : les images, les traits, la mémoire de ce qui a été fait. Elle range le travail terminé et laisse la place nette derrière elle.

« Et je laisse la place propre. C'est la moitié du travail, ça. Un truc fini qu'on laisse traîner sur le tapis, au bout de trois jours plus personne ne sait s'il est fini ou pas, et il prend la place d'un vivant. »

ScHinZe et Yann, face à face. ScHinZe désigne le tapis.

ScHinZe ne montre pas Yann. Il montre le rectangle de tapis qu'Edith vient de libérer.

ScHinZe

« Tu montes. »

Yann se désigne lui-même, radieux.

Yann

« Parce que je suis prêt ?! »

ScHinZe, la main sur l'épaule de Yann, le guide vers le tapis.

ScHinZe pose une main sur son épaule, et il le tourne doucement vers la place vide, pas vers lui.

ScHinZe

« Prêt, tu l'étais hier. Et avant-hier. L'impatience ne fait monter personne. »

Le sourire de Yann redescend d'un cran.

« Aujourd'hui, il y a de la place. C'est la place qui fait monter, et c'est la seule chose qui fait monter ici. Ça a l'air injuste, dit comme ça. C'est le contraire : ça veut dire que personne ne te fera jamais attendre pour t'apprendre la patience. »

Yann, tout petit, seul au centre du tapis.

Il pose le pied au centre. Les murs sont loin, le plafond est haut, et il n'y a personne d'autre sur le tapis. C'est la même salle que d'habitude, et elle n'a plus la même taille.

Yann

« C'est plus grand, vu d'ici. »

Et, plus bas :

« … et tout le monde me voit. »

Page 22Le programme et le tapis

Yann, de dos, devant un panneau de bois où sont tracés six traits.

Au mur du shimoza, un panneau de bois porte six traits, bien séparés. C'est le programme du grade : six katas. Ce n'est pas un réglage de la maison, c'est un fait de karaté, et il est là depuis bien avant lui.

Yann

« Six katas pour le grade. »

Il compte les traits deux fois.

« Il faut savoir les six ? Genre les six en entier, du début à la fin, sans se tromper ? »

Yann qui fait tout à la fois : quatre bras, des jambes qui partent partout.

Alors il attaque tout, et tout en même temps. Les bras partent dans trois directions, les jambes dans deux, et aucune ligne n'est nette.

Yann

« Le premier. Le deuxième. Le troisième. Et le quatrième ! »

Ce n'est pas un enfant maladroit. C'est un enfant qui fait quatre choses à la fois, comme tout le monde devant une liste.

Nicolas, en gros plan, les mains sur son boulier.

Nicolas n'a pas levé la tête. Ses doigts poussent des boules sur le boulier.

Nicolas

« Six commencés. Zéro fini. Beau score. »

Yann

« Tu m'espionnes ? »

« Je note. C'est mon métier, je ne fais que ça de la journée. Et je ne note pas pour t'embêter : je note parce que dans trois semaines tu jureras que tu en as fini deux, et il faudra bien que quelqu'un ait le chiffre. »

Yann allongé sur le dos au milieu du tapis, bras le long du corps, les yeux au plafond.

Il s'allonge sur le dos au milieu du tapis et regarde les poutres.

Yann

« Je connais le début de tout et la fin de rien. »

Nicolas

« C'est la définition exacte du problème. Tu progresses. » Ça vient de là-bas.

Nommer ce qui cloche n'a jamais rien réparé. Mais rien n'a jamais été réparé sans avoir été nommé d'abord.

Page 23La vérité de tapis

Satoru agenouillé, à hauteur de Yann debout.

Satoru ne reste pas debout au-dessus de lui. Il s'agenouille, et ils ont enfin les yeux à la même hauteur.

Satoru

« Assieds-toi une seconde. »

Yann ne s'assoit pas, mais il écoute.

« Si tu veux trop en faire, tu feras moins bien. Ce n'est pas une morale, c'est mécanique. Ça marche comme ça pour tout le monde, moi compris. Et ça a marché comme ça pour cette salle pendant des années, avant qu'on s'en aperçoive. »

Yann tend le bras vers le mur du shimoza, là où est le panneau aux six traits.

Il tend le bras vers le panneau aux six traits, à l'autre bout de la salle.

Yann

« Mais le programme dit six ! »

Satoru ne se retourne même pas pour regarder.

Satoru

« Le programme est une promesse. »

Yann, à genoux près d'une caisse basse, y dépose des fiches.

Yann a six fiches dans les mains. Il s'agenouille près d'une caisse basse, au shimoza, et il en dépose cinq. Il garde la sixième.

Satoru

« Le tapis, lui, est un travail. On peut se promettre six katas. On n'en travaille bien qu'un ou deux. »

Yann

« Et les autres ? »

« Ils ne disparaissent pas. Ils attendent en bas, à leur place, et tu les prendras quand il y aura de la place. Ce n'est pas les abandonner. C'est arrêter de leur mentir. »

Yann répète, pour que ce soit dit :

« Les autres attendent en bas. À leur place. »

Satoru debout, seul, un début de sourire.

Satoru s'est relevé. Un début de sourire.

Satoru

« J'observe que le tapis t'a parlé. »

Yann

« Il a rien dit du tout. Il est en paille. »

Satoru ne répond pas. Le sourire, lui, reste.

Page 24Finir

Yann debout, une main au menton, qui réfléchit.

Il réfléchit, une main au menton. Il a trouvé le raccourci que tout le monde trouve.

Yann

« Alors pour aller plus vite… on met plus de katas sur le tapis ? Il est grand, le tapis. Il y a de la place. »

Nicolas, debout près du bord du tapis, les mains vides.

Nicolas pose son boulier et s'avance, les mains vides. C'est dire si la question est sérieuse.

Nicolas

« Non. On ne fait pas de la place en poussant plus de monde dessus. »

Nicolas lève le poing, un doigt pointé. Yann l'écoute, de l'autre côté.

Il lève un doigt.

Nicolas

« On en fait en finissant. »

Il laisse le mot tomber.

« Un kata fini rend la place. Un kata commencé la prend, et il ne la rend pas. Il la garde des mois, tranquillement, sans que personne s'en aperçoive, parce qu'un travail commencé ne fait pas de bruit. C'est le silence qui coûte. »

Ici, on compte ce qui est fini, jamais ce qui est lancé. Une maison qui compte ce qu'elle lance se croit toujours en pleine forme, jusqu'au jour où elle ne peut plus rien lancer du tout.

Yann au centre, qui salue. Autour, debout, Nia, Edith, Satoru, Konrad le regardent.

Il finit son premier kata. Vraiment, jusqu'au salut.

Tout le monde est là, debout au bord : Nia, Edith, Satoru, Konrad. Personne ne bouge. Personne n'applaudit.

Ce n'est pas de la froideur. Ici, on ne fête pas ce qui est simplement fait comme il faut. Applaudir reviendrait à dire qu'on en doutait.

Page 25La fiche pour un absent

Un homme aux cheveux gris, barbe courte, pull brun, écrit sur une feuille. À côté de lui, Yann en kimono, assis, le regarde.

À côté du tapis, un homme aux cheveux gris écrit. Pull brun, barbe courte, une feuille posée sur le genou. Yann s'est assis à côté de lui sans demander.

Yann

« Tu écris pour qui ? Tout le monde est là. »

Il regarde autour.

« Genre vraiment tout le monde. J'ai compté. »

Il s'appelle Phil. Il tient la trace. Il écrit pour celui qui n'est pas là, et il l'écrit assez bien pour que l'absent reprenne sans poser une seule question.

Phil, à une table basse, écrit, sans lever la tête.

Phil ne lève pas la tête. Sa main avance, régulière, sans une rature.

Phil

« Pour celui qui n'est pas là. »

Yann

« Mais il n'y a personne qui n'est pas là. »

« Un jour, ce sera toi. Tu seras malade, ou en vacances, ou juste ailleurs, et tu seras bien content que quelqu'un ait écrit. Et le jour d'après, ce sera moi. J'aimerais autant que quelqu'un ait pris la peine. »

Yann, en veste verte, penché par-dessus l'épaule de Phil, lit la feuille.

Plus tard, Yann revient en civil, et il lit par-dessus son épaule. La feuille est dense, régulière. Pas une flèche, pas une abréviation, pas un mot rajouté dans la marge.

Yann

« Il n'y a même pas de “comme convenu”. Ni de “le truc d'hier”. »

Phil

« L'absent n'était pas là hier. C'est bien pour ça qu'on lui écrit. »

Phil tourne la page.

« “Comme convenu”, ça veut dire : si tu n'y étais pas, débrouille-toi. C'est une porte fermée, écrite poliment. »

Page 26Reprise

Edith, debout, lit une fiche avec attention.

Le lendemain, Yann n'est pas là à l'heure. C'est Edith qui prend son kata. Elle n'y a jamais touché, et elle le dit.

Edith

« Je n'ai jamais touché à ce kata. Jamais, pas une fois. »

Elle lit la fiche qu'il a laissée la veille, écrite comme Phil le lui a montré, lentement, une ligne après l'autre.

« Voyons ce que la fiche raconte. »

Edith en mouvement, en garde, précise.

Et elle reprend. Pas au début : exactement là où il s'était arrêté, au même appui, au même bras, au même angle.

Edith

« Reprise. Là où il s'est arrêté. »

Yann, en veste verte, qui vient d'arriver et reste figé.

Il arrive en courant, en veste, encore essoufflé, et il s'arrête net.

Yann

« Elle a repris pile où j'en étais ! Elle m'a rien demandé ! »

Phil

« Un mot a suffi. » Phil n'a pas levé les yeux de sa table.

C'est le seul tour de magie de cette maison, et il n'a rien de magique. Il coûte cinq minutes à celui qui écrit. Il en fait gagner deux heures à celui qui reprend.

Edith rend la fiche à Yann en kimono, qui la prend à deux mains.

Edith lui rend la fiche avec un clin d'œil. Il la prend à deux mains, comme un objet de valeur.

Edith

« Ce qui se voit raconte ce qui se vit. Ta fiche raconte bien. »

Yann

« C'est moi qui l'ai écrite. »

De sa table, sans lever la tête, Phil sourit.

Page 27Yame

Yann seul au fond de la salle, en plein kata, figé, un bras levé.

La cloche du soir tombe en plein kata. Dehors, la lumière est déjà orange. Il se fige, un bras en l'air, et son visage bascule dans la panique.

Yann

« La cloche du soir ?! Déjà ?! »

Il ne sait plus où mettre le bras.

« Mais mon kata ! Je dois rentrer, ma mère va… »

ScHinZe, main levée, paume ouverte.
ScHinZe

« Yame. »

Une main levée, paume ouverte. C'est tout. Dans toute la salle, chacun s'est arrêté au milieu de son geste, sans drame.

Yann n'a pas fini sa phrase. Il n'en a plus besoin.

La salle vide, le soir. Au milieu du tatami, une fiche posée seule.

La salle se vide. Au milieu exact du tatami, sa fiche reste posée là où il l'a laissée.

ScHinZe

« Il t'attendra. Exactement là. Dans une heure ou dans dix jours. »

Il éteint une lampe.

« Personne n'y touchera. Personne ne le rangera pour faire propre, personne ne le déplacera pour passer la serpillière. C'est une promesse de la maison, et c'est la seule qu'elle fasse. »

Un travail qu'on arrête n'est pas un travail qu'on abandonne. Encore faut-il que le lieu sache faire la différence. Ça se décide une fois pour toutes.

Yann sort en courant vers la forêt. Konrad, près de la porte, lève la main.

Il part en courant, en civil, le sac à moitié fermé, un bras déjà en l'air.

Yann

« À demain ! »

Konrad est près de la porte. Il ne fait pas un pas vers lui, il ne tend pas la main, il ne regarde pas l'heure. Il lève seulement la sienne.

Konrad

« À demain. »

Personne ne le retient. Personne ne lui demande s'il revient.

Page 28Yasme

Le lendemain matin, Yann accroupi au bord du tapis, qui touche sa fiche du doigt.

Le lendemain, la fiche est là. Même endroit, même position. La lumière, elle, vient de l'autre côté : une nuit a passé.

Il s'accroupit et la touche du bout du doigt, comme pour vérifier qu'elle est vraie.

Yann

« Il est là. Exactement là. Personne n'y a touché. Même pas un peu. Même pas pour l'aligner. »

Fin de journée. Yann en kimono et ScHinZe debout de part et d'autre de l'alcôve.

En fin de journée, la salle se vide doucement autour d'eux. Personne ne regarde Yann, personne ne l'attend.

Yann

« Et si je dis… yasme ? »

ScHinZe

« Alors le cours ferme. Ce qui est clos part aux vestiaires. Le reste t'attend. »

ScHinZe ne bouge pas.

« Mais c'est toi qui le dis. Jamais nous. Si c'était nous, tu passerais ta journée à te demander quand on va te couper. Tu ne travaillerais plus : tu surveillerais l'heure. »

ScHinZe lève la main pour arrêter un autre homme en kimono qui s'apprêtait à ramasser quelque chose.

À côté, un grand en kimono se penche pour ramasser une fiche posée près d'un élève encore à genoux, essoufflé. ScHinZe lève la main, et le geste s'arrête en l'air.

ScHinZe

« Pas celui-là. »

Il ne hausse pas le ton.

« On ne range pas un élève en plein kata. Même si c'est l'heure. Même si tout le reste est rangé et que ça fait désordre. »

Yann, en veste verte, se retourne sur la galerie, prêt à partir.

Sur la galerie, il se retourne, moitié dans l'ombre de la salle, moitié dans la dernière lumière du dehors. C'est lui qui parle en premier.

Yann

« Yasme. »

ScHinZe

« Yasme. Bien dormi d'avance. »

Page 29Au bord

Yann au centre, en garde. Tout autour, tout près, penchés vers lui : Nia, Nicolas, Konrad, ScHinZe.

Il travaille au centre, et ils sont tous autour de lui, tout près, à un mètre. Nia, Nicolas, Konrad, ScHinZe. Pas d'estrade, pas de vitre, pas de chaises, pas de bureau.

Yann

« Ils sont au bord, pense-t-il. Pas derrière une vitre. »

Il se trompe de pied, et quatre paires d'yeux l'ont vu.

« À un mètre. Ils voient tout. Même quand je crois que non. »

Konrad accroupi tend le poignet ; Yann, rieur, s'avance pour l'attraper.

Konrad s'accroupit et lui tend son poignet.

Konrad

« Attrapez-moi le poignet. Allez-y. »

Yann s'élance en riant, les deux mains en avant, et le coude grand ouvert.

« Vous voyez ? Votre garde était ouverte. Je n'ai rien eu à faire : vous me l'avez offerte. »

Nicolas assis en tailleur, le boulier dans les mains, qui en pousse les boules.

Nicolas, assis en tailleur, a les yeux sur les pieds de Yann et les doigts sur son boulier. Il pousse trois boules d'un coup.

Nicolas

« Ce geste coûte plus qu'il ne rapporte. Trois appuis pour un demi-pas. »

Il vérifie.

« Trois. Je les ai comptés deux fois pour être sûr. »

Yann

« Trois quoi ? Qu'est-ce que je dois faire ? »

Une femme rousse en kimono, à genoux, ajuste la ceinture de Yann en souriant.

Une femme rousse s'est agenouillée devant lui. Elle ne répond pas à la question, elle la traduit. Elle resserre sa ceinture d'un geste, puis colle son propre coude contre ses côtes pour lui montrer.

Natasha

« Il veut dire : ton coude. Colle-le. »

Yann

« Fallait le dire ! »

« C'est mon métier. Chacun le sien. Lui compte juste, et il compte mieux que moi. Moi, je traduis, et je ne saurais pas compter comme lui. »

Elle s'appelle Natasha. Elle tient le passage : elle prend ce que dit un métier et le rend dans la langue d'un autre, sans rien perdre en route. Elle ne s'excuse jamais de le faire.

Page 30Une seule salle

Yann, en veste verte, tout au fond, ouvre un panneau qui donne sur un placard.

Il est allé tout au fond, et il a ouvert un placard. Dedans, deux balais, des tatamis pliés, une caisse. Le mur du fond est à trente centimètres. Il n'y a rien derrière.

Yann

« Il n'y a pas une autre salle ? Pour les trucs secrets ? »

Il frappe le mur du fond, pour être sûr.

« Genre derrière. Avec les vrais katas. »

ScHinZe, la main ouverte, montre toute la salle.

ScHinZe ouvre la main sur toute la salle, d'un mur à l'autre. Il y a la porte d'entrée, la porte du fond, et pas une troisième.

ScHinZe

« Une seule. »

Il laisse Yann compter les portes lui-même.

« Ce qui se travaille se voit ici, ou ne se travaille pas. Le jour où quelque chose se fait dans une pièce dont personne ne parle, la salle a beau être impeccable, elle est déjà morte. »

En haut d'un escabeau, une femme en noir, cheveux bruns, remonte une lanterne en papier et fait un petit signe. Yann, en bas, la regarde.

Tout près de lui, en haut d'un escabeau, une femme en noir finit de remettre une lanterne en place. Elle lui fait un petit signe de la main, sans descendre.

Yann

« C'est qui, elle ? Je la vois jamais ! »

ScHinZe

« Lena. Personne ne la voit. Tout marche. »

Elle tient ce que personne ne voit : les lampes, les loquets, ce qui casse un jeudi soir et remarche le vendredi matin. On ne la croise jamais, et tout fonctionne.

L'escabeau, seul, sous une lanterne allumée. Personne.

Quand il se retourne, l'escabeau est seul sous la lampe allumée. Elle est repartie, et elle n'a prévenu personne.

Ce qui se répare sans être annoncé se répare une deuxième fois sans discussion. La maison tient debout sur des gestes que personne n'a vus.

Page 31Respiration

La salle entière, en enfilade, au crépuscule. Tout au fond, minuscule, Yann qui salue.

Le soir tombe. La salle entière tient dans un seul regard : le seuil vide, le bureau net, le bas du tapis qui prépare, le tapis qui porte peu. Et tout au fond, très petit, un gosse en kimono blanc qui salue.

Une maison en bonne santé se voit d'un seul regard.

ACTE III · LES DEUX PORTES, LE CAHIER, LE REGARD

Page 32Deux portes

Yann en kimono saute, les deux bras levés, les deux pieds décollés du sol.

Un matin, il le finit. Le premier kata de sa liste, en entier, du premier pas jusqu'au salut. Et il saute, les deux bras en l'air, les deux pieds décollés, sans aucune retenue, pour la seule fois du livre.

Yann

« Il est FINI ! Le premier ! En entier, jusqu'au salut ! »

Il atterrit, et il a déjà une idée.

« On le met sur le mur ? Dites, on le met sur le mur ? »

ScHinZe montre du doigt le fond de la salle. Yann suit son geste.

ScHinZe pointe le doigt vers le fond de la salle.

ScHinZe

« Deux portes. Celle du fond, les vestiaires. Et le mur du haut. »

Il laisse Yann regarder l'une, puis l'autre.

« Et elles ne se valent pas. Ce n'est pas que l'une soit meilleure. C'est qu'elles ne servent pas à la même chose, et qu'on se trompe presque toujours de porte quand on est content de soi. »

Yann, une main au menton, qui réfléchit en regardant vers le haut de la salle.

Il réfléchit à peine.

Yann

« Je préfère le mur. »

ScHinZe

« Tout le monde préfère le mur. C'est exactement pour ça qu'on n'y met presque rien. »

Une des deux portes garde ce qui est fini. L'autre regarde vers le dehors. Les confondre ne casse rien tout de suite, et abîme tout à la longue.

Page 33Les vestiaires

Les vestiaires. Edith accroche une fiche à une patère. Yann, en veste verte, la regarde.

Les vestiaires, c'est la porte du fond. Des étagères de bois, des patères, des fiches qui pendent, chacune avec sa petite étiquette usée. Ça sent le bois et le papier. Edith y accroche celle du jour.

Edith

« Ici, c'est la mémoire de la maison. Ce qui est fini y reste, avec toute son histoire. »

Yann

« Vous jetez jamais rien ? »

« On ne jette pas, on range. Toute la différence tient dans ce mot-là. Jeter, c'est décider que ça n'a servi à rien. Ranger, c'est décider que ça a servi, et que c'est fini. »

Yann, assis en tailleur par terre, tient une vieille fiche jaunie.

Il s'est assis par terre avec une vieille fiche. Le papier a jauni, les coins sont mous, une trace de doigt court le long de la marge. Elle a été rouverte souvent, et pas par lui.

Yann

« On peut revenir les voir ? »

Edith

« Toujours. » Elle répond de là où elle range. « On n'y travaille pas, on s'en souvient. Nuance. »

Elle passe derrière lui.

« Le jour où quelqu'un se remet à travailler ici, ce n'est plus une mémoire. C'est un placard où l'on cache ce qu'on n'a pas fini. »

Deux vieux sur un banc, en bleu de travail, pliés de rire. Yann, debout à côté, rit avec eux.

Sur le banc, deux anciens en bleu de travail sont pliés de rire. L'un d'eux mime une chute avec les mains.

« … et il est retombé assis, en plein milieu du salut ! »

Yann ne sait pas de qui ils parlent, ni quand c'était. Il rit quand même.

Yann

« Je comprends rien. Mais j'ai envie de rire aussi. »

Une mémoire vivante se transmet avant d'être comprise. Celui qui rit sans savoir pourquoi est déjà de la maison.

Page 34Le mur

Yann, en veste verte, debout au milieu de la salle, qui insiste.

Il revient à la charge le lendemain. Il a réfléchi toute la nuit, et il a un argument.

Yann

« Et le mien, alors ? Il est réussi. Vous l'avez tous vu. Tout le monde était là. »

C'est vrai. Tout le monde était là.

Satoru, de dos, assis face à l'alcôve et à son rouleau.

Satoru est assis face au kamiza, de dos, et il ne se retourne pas.

Satoru

« Il l'est. Personne ne dit le contraire. »

Yann

« Alors ? »

« Alors le mur se décide à chaque fois. Le refus est la règle. Ce n'est pas contre toi : si le mur disait oui par défaut, il se couvrirait en trois mois, et il ne montrerait plus rien du tout. »

Yann, bras croisés, blessé pour de bon.

Il croise les bras. Cette fois, il est blessé pour de bon, et il ne le cache pas.

Yann

« C'est pas juste. »

Satoru

« Un mur qui montre tout ne montre rien. »

Yann, de dos, face à l'alcôve : un seul rouleau, du bois sombre tout autour.

Il reste longtemps devant l'alcôve. Un seul rouleau, et du bois sombre tout autour, uniformément sombre : pas un rectangle plus clair nulle part. Rien n'a jamais été accroché à côté.

Yann

« … il est là depuis quand, lui ? »

Satoru

« Assez longtemps pour le mériter encore. »

Ce qui est accroché en haut n'y est pas monté par ancienneté. Il y est resté parce que personne, aucune année, n'a trouvé de raison de l'en descendre.

Page 35La pudeur

Yann tend une fiche à ScHinZe, qui la regarde sans la prendre.

Il tend à ScHinZe une fiche qui n'est pas la sienne. Il l'a trouvée aux vestiaires. Elle porte le nom de quelqu'un d'autre.

Yann

« Alors celui-là, sur le mur ! Il est encore mieux que le mien. Franchement. Regarde-le. »

Il est sincère. C'est ce qui rend la chose touchante, et c'est ce qui la rend dangereuse.

ScHinZe s'éloigne vers la porte, une chemise de papier à la main, de dos au mur.

ScHinZe a pris la fiche et marche déjà vers la porte du fond, le dos tourné au mur. Il n'a pas hésité une seconde. Il n'a pas regardé ce qu'il y avait dessus.

ScHinZe

« Le mur regarde vers le dehors. Ce qui porte le nom de quelqu'un ne s'y affiche pas. »

Il pousse la porte.

« Si réussi soit-il. Et surtout s'il est réussi, d'ailleurs : c'est là qu'on est tenté. »

Yann seul, debout, les bras le long du corps, qui vient de comprendre.

Il ouvre la bouche pour protester, et rien ne vient. Quelque chose vient de tomber en place tout seul.

Yann

« … on n'expose pas ce qu'on nous a confié. »

La voix de ScHinZe revient du fond :

ScHinZe

« On l'honore en le taisant. Tu viens de grandir d'un centimètre. »

Ce que la maison sait de quelqu'un ne sort pas de la maison. Cette règle-là n'a jamais eu besoin d'être rappelée à personne, et c'est pour ça qu'elle tient.

Page 36Le cahier

Phil, en pull brun, près d'une table basse sur laquelle est ouvert un grand registre. Il pose le doigt sur une ligne. Yann, en veste verte, regarde. Aucun panneau, aucune affiche lisible.

Sur le côté de la salle, une table basse, et sur la table, un grand registre ouvert. C'est le cahier. Phil pose le doigt sur une ligne.

Phil

« Qui. Quand. Sur quoi. Trois choses, pas une de plus. »

Yann

« Pas quatre ? »

« Pas quatre. »

Chaque ligne tient en trois morceaux courts, et s'arrête là. Il reste les trois quarts du papier blanc.

Yann feuillette le registre, penché sur la table, en cherchant quelque chose.

Yann feuillette, il cherche, il ne trouve pas.

Yann

« Et le détail ? Ce qu'on a fait vraiment ? Parce que là, on sait qui est passé, mais on sait pas ce qu'il a fichu. »

Phil

« Le cahier dit qu'on est passé. Le travail dit ce qu'on a fait. Pour le fond, on ouvre la chose, pas le registre. »

Il referme doucement une page que Yann avait cornée.

« Le jour où un registre se met à raconter, il devient trop long pour être tenu. Et plus personne ne le tient. »

Yann, sac au dos, tend une enveloppe fermée. Phil lève un doigt : non.

Avant de partir, sac déjà au dos, Yann sort une enveloppe fermée et la tend vers le registre.

Yann

« Je peux mettre ça dedans ? C'est un secret. »

Phil lève un doigt. Il ne prend pas l'enveloppe, il ne la touche pas.

Phil

« Jamais un secret dans un registre. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu'un registre, ça se recopie. Ça se prête, ça se relit à voix haute, ça finit entre les mains de quelqu'un qui n'était pas là quand on l'a écrit. Un secret, ça ne met pas les pieds dedans. Garde-le. Ou donne-le à Anna : elle, elle sait où ça va. »

Ce qui est écrit une fois est écrit pour toujours, et personne ne sait qui le lira. Ici, on écrit en le sachant.

Page 37Ausculter d'un regard

Satoru debout sur la galerie, près d'une lanterne de pierre. Dans la salle, Yann, en veste verte.

Satoru l'appelle depuis la galerie.

Satoru

« Un jeu. Dis-moi ce que tu vois. Pas ce que tu penses : ce que tu vois. »

Yann

« C'est pareil. »

« Non. Ce que tu penses d'une salle, tu peux le défendre une heure. Ce que tu vois, l'autre le voit aussi, et il n'y a plus rien à défendre. »

Yann, seul au milieu, pointe du doigt les endroits de la salle, un par un.

Il se met au milieu, et il pointe du doigt, un endroit après l'autre.

Yann

« Le seuil est vide. Le bureau est net. En bas, ça prépare. »

Il tourne sur lui-même.

« Le tapis avance. Et le mur est rare. »

Satoru sourit, tourné vers le dehors.

Satoru sourit vers les pins.

Satoru

« Alors la maison va bien. Tu viens de l'ausculter d'un regard. »

Yann

« C'est tout ? C'est facile ! »

« C'est facile parce que la salle est honnête. Une salle qui ne l'est pas se lit très mal : tout a l'air en ordre, et rien ne l'est. Le difficile n'est pas de savoir regarder. »

Quatre endroits, quatre coups d'œil, et l'état d'une maison entière. Le difficile n'est pas d'apprendre à regarder. C'est de tenir un lieu où le regard suffit.

Page 38Les maladies

Satoru et Yann, en kimono, assis en tailleur face à face, qui parlent.

Ils se sont assis face à face, en tailleur. Yann a une question, et il la pose comme on pose un piège.

Yann

« Et si le seuil déborde ? »

Satoru

« Plus personne ne ramasse. Les papiers glissent, une pile tombe, et personne ne se baisse, parce que ça fait trop. »

Yann, en veste verte, compte sur ses doigts.

Il compte sur ses doigts, il en veut une autre.

Yann

« Et si le bureau gonfle ? »

Satoru

« Plus personne ne décide. Le bois disparaît sous les piles, et la chaise reste vide, parce que personne n'ose plus s'y asseoir. »

Yann lève un doigt, il a trouvé la suivante.
Yann

« Et si le mur est couvert ? »

Satoru

« On montre tout. Donc plus rien. »

Satoru et Yann agenouillés côte à côte, qui regardent devant eux.

Satoru baisse la voix. Ils sont maintenant côte à côte, à genoux, et ils regardent la porte du fond.

Satoru

« La pire, c'est un kata vivant rangé aux vestiaires. On le croit clos. Il dort. Enterré vivant. Et personne ne le cherche, puisque tout le monde le croit fini. Celui qui l'avait commencé finit par se dire qu'il s'était trompé. »

Yann

« On vérifie les vestiaires ce soir ? »

« On vérifie chaque soir. »

Une maison ne meurt pas d'un coup. Elle meurt d'un travail rangé trop tôt, et de personne pour aller le rechercher.

Page 39La salle s'est trompée

Satoru, une tasse à la main. À côté de lui, en médaillon, le souvenir de la salle d'avant : des pièces cloisonnées, encombrées.

Satoru a une tasse de thé à la main, et il raconte quelque chose qu'il ne raconte pas souvent.

Satoru

« Longtemps, la salle a eu quatre pièces. Un seul bureau faisait tout : le seuil, l'accueil, l'attente. Tout arrivait sur la même table, et celui qui était derrière faisait de son mieux. »

Il souffle sur son thé.

« Il n'a jamais démérité. C'est la table qui était fausse. »

Une pile de dossiers, très haute, sur une table de bois.
Satoru

« Un jour, on a compté. »

Nicolas

« Vingt-cinq. » Ça vient de l'autre bout de la salle, sans que la tête se lève. « Vingt-cinq dossiers sur la même table, un mardi matin. »

Satoru hoche la tête.

« On n'a pas discuté, on a compté. Personne ne pouvait discuter contre vingt-cinq. Alors qu'on discutait très bien contre “ça déborde”. »

Satoru assis en tailleur, les mains posées, serein.
Satoru

« Le bureau faisait trois métiers. Donc aucun. »

Il pose sa tasse.

« Alors on a ouvert des murs. »

Ce jour-là, la maison n'a pas puni celui qui tenait la table. Elle a changé la table. C'est la seule chose qu'elle ait jamais su faire quand quelque chose n'allait pas.

Satoru et Yann, debout dans la grande salle claire.

Yann regarde la salle comme s'il la voyait pour la première fois. Large, claire, chaque chose à sa place.

Yann

« La salle s'est trompée, alors. »

Satoru

« Elle a pratiqué. C'est différent. »

Page 40Elle croit à ce qu'elle enseigne

La salle vide, au repos, chaque lieu séparé des autres. Personne.

La salle n'est pas née parfaite. Elle s'est trompée, elle s'est corrigée, et c'est à ça qu'on la reconnaît.

Yann en kimono, en garde, qui reprend un kata. Sa ceinture n'est plus tout à fait blanche.

Il reprend la position de départ du kata suivant, et en nouant sa ceinture il s'est arrêté une seconde. Elle n'est plus tout à fait blanche. Grisée au pli, plus sombre là où elle frotte, l'ourlet mangé.

Yann

« Ma ceinture n'est déjà plus tout à fait blanche. »

Il le dit pour lui.

« Personne me l'a dit. Je l'ai vu tout seul. »

ACTE IV · LE PASSAGE

Page 41Le jour du grade

Nia corrige le bras de Yann en kimono. Sa ceinture a foncé. D'autres travaillent derrière.

Des saisons ont passé. Dehors, les pins n'ont plus la même lumière, et Yann a grandi : ses manches sont trop courtes de deux centimètres. Sa ceinture a foncé sans que personne y touche. Nia lui remonte le coude d'un doigt, par habitude.

Nia

« C'est aujourd'hui ? »

Yann

« C'est aujourd'hui. »

Ce qu'il imagine : trois juges encapuchonnés, sans visage, penchés à la loupe sur un dossier ouvert.

Il voit déjà la scène, et il la voit comme on la lui a toujours montrée ailleurs.

Yann

« Ils vont ouvrir un dossier. Ils vont regarder à la loupe. »

Trois juges sans visage, penchés sur une table.

« Et à la fin, il y aura un tampon rouge. Il y a toujours un tampon rouge. Et le tampon, il décide, et après tu peux plus rien dire. »

Nia éclate de rire, la main levée.

Nia éclate de rire, la tête en arrière, franchement. Elle ne se moque pas de lui. Elle rit de ce qu'il a imaginé.

Nia

« Tu crois que c'est ÇA ? »

Elle lui fait signe.

« Viens. »

Page 42Les mêmes visages

Une table basse ordinaire. Autour : Yann en veste verte, ScHinZe, Satoru, Konrad. Des tasses. Aucun papier.

Une table basse, des tasses de thé, et autour, les visages qu'il connaît depuis le premier jour : ScHinZe, Satoru, Konrad. Nicolas et Edith arrivent derrière. Personne n'est en tenue de cérémonie. Il n'y a ni estrade, ni pupitre, ni dossier. Il n'y a même pas de papier.

Yann

« Mais… c'est vous ?! »

Il regarde autour, pour vérifier.

« Il y a pas de jury ? Personne d'autre ? Personne qui vient de dehors pour être sûr que c'est pas arrangé ? »

Konrad debout, bras croisés, qui regarde Yann en face.

Konrad s'est levé. Il a croisé les bras, et il le regarde bien en face.

Konrad

« Qui d'autre ? »

Il ne sourit pas, mais ce n'est pas froid.

« Nous vous regardons travailler depuis un an. Quelqu'un qui arriverait ce matin verrait dix minutes, et il signerait quand même. Nous, nous avons vu les dix minutes, et l'année. »

ScHinZe, debout, parle à ceux qui sont assis, la main ouverte.

ScHinZe ouvre la main vers ceux qui sont assis.

ScHinZe

« Ceux qui te regardent travailler depuis le premier jour. »

Puis il se tourne vers Yann.

« Un grade, ce n'est pas un examen surprise. Si tu ne sais pas déjà ce qu'on va te dire, c'est qu'on t'a mal regardé toute l'année. Et c'est nous qui aurons échoué, pas toi. »

Ici, celui qui juge est celui qui était là. Ce n'est pas de la complaisance : c'est plus difficile, parce qu'on ne peut rien leur cacher qu'ils n'aient déjà vu.

Page 43Ils confirment

Nicolas, seul à la table, son boulier devant lui.

Nicolas pose son boulier sur la table. Toutes les boules sont du même côté.

Nicolas

« Tes appuis. Je les compte depuis le début. »

Il n'a pas besoin de regarder.

« Ils tiennent. »

Edith, en pleine chute, qui se rattrape d'une main.

Edith se laisse tomber, se rattrape d'une main, et remonte plus haut qu'elle n'était descendue.

Edith

« Tes chutes. Montrées deux fois. Tu te relèves mieux que tu ne tombes. »

Elle se remet debout, époussette son kimono.

« C'est le bon sens, crois-moi. On voit beaucoup de gens qui tombent bien, et qui restent au sol à réfléchir. »

Gros plan sur Konrad, lunettes noires, visage fermé.

Konrad n'a rien à montrer. Il se souvient d'un poignet, d'un coude grand ouvert, d'un gosse qui riait.

Konrad

« Votre garde. »

Un temps.

« Elle ferme. Enfin. »

Satoru, à la table, les deux mains posées à plat, face à nous.

Satoru pose les deux mains à plat sur la table. Il ne se penche pas, il ne lève pas le menton.

Satoru

« Nous ne découvrons rien aujourd'hui. Nous confirmons. »

Un grade ne révèle rien. Il enregistre ce que tout le monde savait déjà, et il le dit tout haut, une fois, pour que ce soit dit.

Page 44Et si c'était non ?

Yann en kimono, seul, qui serre le nœud de sa ceinture.

Il serre le nœud de sa ceinture si fort que ses jointures blanchissent.

Yann

« Et si… vous disiez non ? »

Il avale sa salive.

« Je préfère savoir avant. »

Konrad debout, droit, qui répond aussitôt.

Konrad répond tout de suite. Il ne regarde pas les autres pour vérifier.

Konrad

« Alors nous vous dirions deux choses. Pourquoi. Et quand revenir. »

Il lève deux doigts.

« Les deux, toujours, et dans cet ordre. Un pourquoi sans date, c'est une porte qu'on ferme en disant qu'elle reste ouverte. Une date sans pourquoi, c'est vous faire attendre sans vous dire sur quoi. »

Nicolas, à la table, écarte la main, comme on pousse quelque chose de côté.

Nicolas pousse son boulier sur le côté, hors de portée. Ce qu'il va dire, il le dit pour lui, pas pour les comptes de la maison.

Nicolas

« Te dire oui trop tôt ne nous coûterait rien. À toi, si. »

Il laisse le mot peser.

« Refuser n'est pas punir. C'est protéger. Un oui trop tôt, tu le paies six mois plus tard, sur le tapis, devant des gens qui comptent sur toi. Et là, personne ne pourra plus rien pour toi. »

Yann en kimono souffle, et son souffle se voit dans l'air froid du matin.

Il souffle un grand coup. Le matin est assez froid pour que son souffle se voie.

Yann

« D'accord. Allez-y. »

Il monte sur le tapis tout seul. Personne ne l'a poussé.

« Regardez. »

Un refus qui donne une date n'est pas une porte fermée. Cette maison n'a jamais dit non sans dire quand.

Page 45La liste

Yann présente un kata. Satoru et Konrad, agenouillés au bord, le regardent.

Il présente les six katas, seul au centre. Ils sont assis au bord, à un mètre, et ils regardent. Personne n'écrit, personne ne se penche vers son voisin, personne ne tient de feuille.

Une grille de notation les obligerait à regarder ailleurs.

Satoru debout, une feuille à la main. Derrière, les autres assis en seiza.

Satoru se lève. Il a une main vide et ouverte, et dans l'autre une petite feuille écrite. Il tend les deux dans le même geste.

Satoru

« C'est oui. »

Et sans attendre :

« Et voici ce qui reste à corriger. »

Yann, debout, qui lit la feuille, pris entre la joie et l'incrédulité.

Il a la feuille dans les mains. Il la lit, il la relit.

Yann

« Il y a une LISTE ?! »

Satoru

« Un grade qui n'apprend rien est une cérémonie. Une cérémonie, ça se prépare, ça se photographie, et le lendemain il ne s'est rien passé. Tu repartirais avec une ceinture et rien à faire de ta semaine. »

Yann sourit en lisant la feuille. Nia, penchée par-dessus son épaule, lit avec lui.

Nia s'est penchée par-dessus son épaule pour lire avec lui. Ses épaules à lui redescendent d'un centimètre.

Yann

« … il y en a moins que ce que je croyais. »

Nia

« Profite. La mienne était plus longue. »

On ne sépare pas la reconnaissance de la correction. Les deux arrivent dans la même main, le même jour, et c'est ce qui empêche l'une de devenir une flatterie et l'autre une punition.

Page 46Le lendemain

Le lendemain matin, Anna balaie la galerie, comme tous les jours.

Le lendemain matin, Anna balaie la galerie, comme tous les jours. Pas de guirlande, pas d'annonce, rien dans la maison qui marque ce qui s'est passé la veille.

Anna

« Bonjour. »

Elle ne s'arrête pas de balayer.

« Le seuil est déjà relevé. Il y avait deux mots et un dessin. Le dessin, je ne sais pas de qui il est. Il n'était pas là hier soir, et il n'y a pas de nom dessus. Je l'ai posé sur le bureau. Il attendra que quelqu'un le réclame. »

Au milieu du tatami, une seule fiche posée. Personne.

Au milieu du tatami, une seule fiche l'attend. Le kata suivant, déjà posé là avant qu'il arrive.

Yann

« Personne ne dit rien ? Pour hier ? »

Il a traversé toute la salle.

« Genre personne. Pas un mot. »

Nia traverse la salle en marchant, sans s'arrêter.

Nia passe, sans s'arrêter, sans le regarder, et elle répond en marchant.

Nia

« On ne coche pas un grade. On le passe. »

Yann, en kimono, noue sa ceinture, les yeux baissés : elle est brune. Au fond, personne ne le regarde.

Alors il noue sa ceinture, comme chaque matin. Et il voit, en serrant le nœud, qu'elle est brune.

Personne ne la lui a donnée. Elle a foncé toute l'année, à la sueur, à la poussière, aux mauvais jours, et il ne l'avait pas regardée. Au fond de la salle, personne n'est tourné vers lui.

Yann

« Personne n'en parle. »

Il serre.

« Tout est exactement à sa place. »

Le lendemain d'un passage ressemble à la veille. C'est la récompense, et il faut du temps pour comprendre que c'en est une.

Page 47On n'a jamais fini

La maison au travail : Anna, Phil à sa table, Konrad, Satoru. Au centre, Yann reprend la position de départ.

Autour de lui, la maison travaille. Anna relève le seuil. Phil écrit pour un absent. Konrad veille. Satoru regarde trois endroits dans le même ordre que chaque matin.

Et au milieu, Yann reprend la position de départ. La même qu'en bas, le premier jour. Rien n'a commencé. Rien ne s'arrête.

Et on n'a jamais fini de passer.

CODA · AILLEURS, ON DIT

Page 48Le visiteur

Un homme en costume arrive sur le chemin de mousse, un badge de conférence au cou, une sacoche en travers, un téléphone à la main.

Un jour, un homme en costume arrive par le chemin de mousse. Il a un badge de conférence qui bat sur sa poitrine, une sacoche en travers, et le téléphone tenu à bout de bras, comme une lampe.

Le visiteur

« Excusez-moi ! Je me suis perdu ! »

Il cherche encore du réseau.

« Il n'y a pas une barre dans votre forêt. J'ai marché quarante minutes le bras en l'air, et à un moment j'ai compris que je marchais vers le seul toit que je voyais. »

Il n'est pas venu. Il s'est perdu, ce qui est la seule façon d'arriver ici.

Sur la galerie, le visiteur en chaussettes, en équilibre. Ses souliers cirés, en bas, au pied des marches.

On lui a fait enlever ses chaussures. Il s'est retrouvé en équilibre sur une jambe, devant tout le monde, et il a failli tomber.

Il en est encore étonné.

Le visiteur

« Personne n'a ri. Quelqu'un a juste avancé le pied pour que je m'appuie dessus. »

C'est la règle du premier jour, la seule, et elle vaut pour un costume comme pour un gosse.

Le visiteur, radieux, pointe le bas de la salle du doigt. Yann, en veste verte, et Nia se regardent.

Il fait trois pas dans la salle, et son visage s'illumine. Il pointe le bas du tapis du doigt.

Le visiteur

« Mais… c'est un BACKLOG ! »

Yann et Nia se regardent.

Yann

« C'est quoi, un backlog ? »

Nia

« Aucune idée. Il a l'air content. »

Natasha passe, un panier de fiches sous le bras.

Natasha

« C'est comme ça qu'on dit chez lui. Laissez-le. Il est en train de reconnaître quelque chose. »

Page 49La traduction

Le visiteur, fébrile, montre la salle des deux mains. Yann, bras le long du corps, le regarde.

Le visiteur montre deux endroits à la fois, un bras vers le bas du tapis, l'autre vers le centre.

Le visiteur

« Une definition of ready ! Une limite de work in progress ! »

Yann n'a pas bougé d'un centimètre.

Yann

« Non. Des kihons. Et un tapis pas très grand. »

Le visiteur, sur la galerie, montre du doigt l'intérieur. Ses souliers au pied des marches.

Il montre la table basse où le grade s'est passé.

Le visiteur

« Et ÇA, c'est votre definition of done ! »

Yann

« Non. C'est le passage de grade. » Il retourne déjà vers le tapis.

Au milieu du tatami, le visiteur, les deux bras au ciel, la tête en arrière.

Il est au milieu du tatami, les deux bras au ciel, la tête en arrière, en extase.

Le visiteur

« Du KANBAN ! Dans une forêt ! »

Yann

« Non, monsieur. C'est la salle. »

Il reconnaît tout, et il ne nomme rien correctement. Ce n'est pas sa faute. Chez lui, ces choses-là ont été inventées une seconde fois, et personne ne lui a jamais dit qu'elles étaient plus vieilles que lui.

ScHinZe tend une tasse de thé au visiteur, qui la prend à deux mains.

ScHinZe lui tend une tasse de thé. Le visiteur la prend à deux mains, et il se calme d'un coup, comme on se calme quand quelqu'un vous donne à boire.

ScHinZe

« Chez vous, on appelle ça de la gestion de projet. Ici, on appelle ça pratiquer. »

Page 50Le tapis est libre

Le visiteur assis au bord de la galerie, la tasse dans les mains. À ses pieds, ses souliers et une paire de baskets.

Il s'est assis au bord de la galerie, la veste ouverte, le col défait. Il regarde la salle depuis longtemps. Son thé ne fume plus.

Le visiteur

« Et… personne ne me retient ? »

Il se retourne à moitié.

« Vous ne me vendez rien ? Vraiment rien ? Pas d'abonnement, pas d'essai gratuit, pas de formule découverte ? »

ScHinZe et Yann, debout, se regardent. Le visiteur, assis, attend, la tasse en l'air.

ScHinZe et Yann se regardent, et ils sourient. Personne ne répond. Personne ne se tourne vers le visiteur. Lui attend, la tasse en l'air.

Yann, sur le tapis, ouvre la main vers la place vide à côté de lui.

Yann est monté sur le tapis. Il se retourne, et il ouvre la main vers la place vide à côté de lui. Il ne fait pas signe de venir. Il ne tend pas le bras. Il montre seulement qu'il y a de la place.

Yann

« Le tapis est libre. »

Deux paires de chaussures côte à côte sur le bois de la galerie : des souliers cirés, des baskets usées. La porte ouverte sur les pins. Personne.

Sur le bois de la galerie, deux paires de chaussures côte à côte. Des souliers cirés, et des baskets usées. La porte est ouverte sur les pins. Rien ne dit depuis combien de temps elles sont là.

De l'intérieur, une voix d'enfant :

Yann

« Kata suivant ? »

Personne, dans ce livre, n'a répondu à la question du seuil. On l'a posée le premier jour, on l'a reposée le dernier, et on est passé à autre chose.

Ce n'est pas un oubli.